‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 293 sur 397 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

livres. C’est par là que Sénèque, malgré les merveilleuses qualités qui distinguent ses écrits, est inférieur à ceux dont le stoïcisme fut la vie ; et que ses œuvres ne tiendront jamais, dans 'l’estime des hommes, la place qu’y occupent le Manuel d’Épictète ou les Pensées de Marc Aurèle. Sénèque est un rhéteur de génie ; c’est, si l’on veut, un grand écrivain, ou plutôt un grand artiste ; ce n’est qu’un demipenseur, qu’un demi-philosophe, et peut-être moins encore.

droKcment de ^uintlllen.

J’ai déjà cité quelques-unes des opinions de Quintilien sur Sénèque. Quintilien rencontrait le nom de Sénèque sur plusieurs points de sa route à travers la littérature latine; mais il omettait à dessein de prononcer ce nom, se réser- vant de consacrer au plus célèbre des auteurs de la décadence une page entière, et non pas seulement une mention rapide. Le motif qu’il on donne lui-même, c’est qu’il passait pour un détracteur de Sénèque, et qu’il sent le besoin de se disculper, et d’expliquer ses véritables sentiments. Il proteste qu’il n’a jamais eu d’autre dessein que de ramener à un goût plus sévère l’éloquence contemporaine, gâtée, et, selon son expression, brisée par toute sorte de vices. Puis il ajoute : h II fut un temps où Sénèque était presque seul entre les mains des jeunes gens. Quant à moi, je n’avais pas la prétention de l’en arracher tout à fait; mais je ne permettais pas qu’on le préférât à des écrivains meilleurs, qu’il n’avait cessé d’attaquer lui-même, parce que, ayant conscience de la différence qu’il y avait entre leur genre et le sien, il se défiait de pouvoir plaire à ceux auxquels plaisaient ses devanciers. Au reste, on l’aimait plus qu’on ne l’imitait ; et ses admirateurs se laissaient aller autant au-dessous de lui que lui-même était descendu au-dessous des anciens. Il serait à souhaiter, en effet, qu’il se produisît des écrivains égaux, ou à peu près égaux à ce grand homme. Mais Sénèque plaisait seulement à cause de ses défauts ; et chacun, selon ses dispositions, tâchait de reproduire ceux-ci ou ceuxlà ; puis on se vantait de parler comme Sénèque, et Sénèque

LES SÉNÈQUE

ainsi était décrié. Sénèque avait d’ailleurs beaucoup de grandes qualités ; un génie facile et abondant, beaucoup d'étude, la connaissance d’une foule de choses ; ce qui ne l’a pas empêché d’être trompé plus d’une fois par ceux qu’il avait chaînés de faire quelques recherches. Il a même traité presque toute la matière des études; car on a sous son nom des discours, et des poèmes, et des lettres, et des dialogues. Peu exact dans la philosophie, il fut pourtant un censeur excellent des vices. Il y a chez lui beaucoup de belles pensées, beaucoup de choses aussi qu’il faut lire à cause des mœurs ; mais le style est presque partout corrompu, et d’autant plus pernicieux qu’il abonde en défauts agréables. On voudrait qu’il eût écrit avec son g-^nie, et avec le goût d’un autre. Car, s’il eût méprisé certaines choses ; si son ambition eût été moins grande ; s’il n’eût pas aimé tout ce qui sortait de lui ; s’il n’eût pas brisé le poids des pensées en phrases si menues : il aurait plutôt l’approbation unanime des gens instruits, que celle des jeunes gens qu’il passionne. Mais, tel qu’il est, il peut être mis aux 7uains de lecteurs déjà robustes, et suffisamment fortifiés par des écrits d’un genre plus sévère ; ne fût-ce même que parce qu’il peut exercer le jugement dans les deux sens. En effet, il y a, comme je l’ai dit, beaucoup à approuver en lui, beaucoup même à admirer : qu’on ait soin seulement de choisir; et plût aux dieux qu’il l’eût fait lui-même ! Cette nature était digne de vouloir mieux, elle qui a exécuté ce qu’elle a voulu faire. » H n’y a rien à ajouter à cette appréciation si saine et si juste, à cette sentence dont les motifs sont si nettement déduits. Je dirai même, en passant, que si tous les jugements littéraires de Quintilien valaient celui-là, la fameuse revue des auteurs grecs et latins serait un peu plus digne de la réputation qu’elle a usurpée.

CatalOKiiF dFM oaTraKFft phlIoKophlqiioH de Sénèque.

Le premier ouvrage important qu’ait composé Sénèque, au moins suivant quelques-uns, est le traité iniitulé de la Colère. Il a trois livres, et encore ne semble-t-il pas nous être parvenu complet. C’est une brillante amplification.

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