CHAPITRE XXXII
Iiettres à l.acillas.
Les Lettres à Lucüius sont le chef-d’œuvre de Sénèque. C’est là que le philosophe a déployé avec le plus de richesse toutes les ressources de son esprit, l’écrivain tous les charmes de son style. C’est là qu’on trouve Sénèque digne, peu s’en faut, et de la réputation dont il a joui parmi ses contemporains , et de l’enthousiasme que son -nom soulève encore parmi certains fanatiques. Ces lettres ne méritent pas proprement le nom de lettres : elles ont été écrites pour le public, autant que pour l’homme même à qui elles sont adressées. Je comprends parfaitement que ceux qui songent, en les lisant , à la correspondance de Cicéron, aux lettres de Cœlius, ou de Matins, ou de tant d’autres, fassent un crime à Sénèque d’avoir manqué aux conditions du genre épistolaire. Sénèque fait des leçons à Lucüius ; c’est un professeur dissertant devant un disciple : chaque lettre est le développement d’une thèse ; seulement, les thèses se suivent au hasard, comme elles se sont présentées. Les réflexions portent sur les sujets les plus divers; mais, sous cette diversité, il y a une unité manifeste, c’est la préoccupation constante des problèmes de la morale. Une promenade, une rencontre fortuite , une lecture , un accident quelconque , tout en un mot suggère à Sénèque quelque conseil plus ou moins pratique ; tout lui est occasion pour encourager, pour louer, et, an besoin, pour gourmander Lucüius. Les Lettres à Lucilius sont ce que nous nommerions aujourd’hui des essais de morale. Sénèque était à son aise en les écrivant : il n’avait à s’occuper ni de plan, ni d’ordonnance systématique; il prenait la pensée comme elle venait; il la poussait aussi loin que le poussait son caprice ; il l’arrêtait court , s’il ne se sentait pas en verve ; il n’avait à redouter aucun des reproches qu’on fait à ceux qui mettent enseigne d’auteur, puisqu’il n’affichait que la plus modeste des prétentions, celle de causer de loin avec un ami. Voilà ce qui explique ■pourquoi ce livre , qui n’est pas un livre , est le meilleur ou- ' vrage de Sénèque, et, à coup sûr, celui qui contient le plus de belles choses, et les choses les mieux dites. Il y a telle
LES SÉNÈQUE
lettre , dans ces cent vinpt-qnatre lettres, qui est un chefd’œuvre. Il y ea a qui laissent trop à désirer, pour la sinaplicité de la diction ; il y en a qui ne contiennent que des paradoxes, que des idées beaucoup trop contestables. Mai.s que d’or pur à travers ces fausses richesses! que de merveilles de style et même de pensée! Certes, Sénèque n’a perdu son temps ni pour lui ni pour nous, quand il jetait sur ses tablettes, durant ses dernières années, tantôt une page, tantôt une autre, à l’intention de son cher Lucilius. La page que nous allons citer n’est pas d’un goût irréprochable; mais c’est celle peut-être qui montre mieux tout ce qu’il y avait de noble et de profondément humain dans cette âme tant ravagée, hélas! par les tempêtes du monde. Qu’on se souvienne que Sénèque écrivait ceci en plein paganisme, quand l’esprit chrétien n’avait pas encore fait à Rome ses premières conquêtes , et quand, parmi les hommes, il y avait tant d’hommes qui n’étaient que des choses.
« J’ai appris avec plaisir, par ceux qui viennent d’auprès de toi, que tu vivais familièrement avec tes esclaves. Cette conduite sied à ta sagesse, elle sied h tes lumières. Ce sont des esclaves? oui; mais ce sont des hommes. Ce sont des esclaves? oui; mais ils habitent sous le même toit que nous. Ce sont des esclaves ? oui ; mais ce sont pour nous d’hiimbles amis. Ce sont des esclaves ? oui ; mais ce sont nos compagnons d’esclavage, si tu réfléchis que nous sommes exposés tout autant qu’eux aux cajirices de la fortune. Aussi je ris de ceux qui regardent comme une honte de souper avec son esclave. Pourquoi honte ? c’est sans doute parce qu’une coutume des plus orgueilleuses veut que le maître, à son souper, soit entouré d’une foule d’esclaves debout. Le voilà qui mange plus qu’il ne contient, et qui, avec une avidité prodigieuse, charge son estomac distendu et déshabitué déjà de ses fonctions d’estomac; en sorte qu’il lui faut un plus grand travail pour mettre tout dehors, qu’il ne lui en a fallu pour tout ingérer. Quant aux malheureux esclaves, il ne leur est pas permis de remuer les lèvres, même pour parler : tout murmure est réprimé par le bâton ; et il n’y a pas jusqu’aux accidents fortuits, tels que la toux, l’éternument, le
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