‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 298 sur 397 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

homme. Presque tous les personnages de Sénèque, comme le remarque M. Nisard, sont des stoïciens, ou à peu près, armés de sentences, et conversant ou discutant par aphorismes. Il y a pourtant une des dix tragédies qu’on ne saurait attribuer à Sénèque. C’est la dernière, celle qui est intitulée Octavie. Sénèque est mort trois ans avant Néron : or, dans la tragédie qui a pour sujet Néron répudiant Octa^^e, et où Sénèque lui-méme est personnage, la mort de Néron, et les circonstances particulières dont cette mort fut accompagnée, sont prédites en de tels termes, et avec une telle précision, que la prophétie, sans nul doute, a été faite après l’événement. UOctavie est la plus mauvaise des dix pièces. Elle est absolument indigne de Sénèque, et elle ne peut être que d’un écolier raffolant de Sénèque, et assez habile à s’approprier ses idées et les formes de sa versification et de son style. J’ajoute qtie Sénèque était trop bon courtisan pour songer à apitoyer les Romains sur la victime de Poppée : Néron vivant, bien entendu ; je ne dis pas que, Néron mort, il ne l’eût pas fait, et qu’il n’eût même fait pis encore pour la mémoire de son ancien élève.

J’oubliais l’hypothèse d’après laquelle les tragédies attribuées à Sénèque seraient l’œuvre de toute la famille Sénèque, une œuvre à laquelle auraient concouru tous les Sénèque, depuis Marcus jusqu’à ses petits-fils. L’homme d’esprit qui a imaginé ce paradoxe u’a jamais eu, ce semble, l’intention de le faire prendre au sérieux. Il s’occupait principalement à tracer des tableaux de mœurs ; il n’a voulu que mettre en un jour plus vif les misères de la poésie au temps de Néron. Remarquez même qu’avant de proposer sa conjecture, il a eu soin de démontrer, et par des arguments péremptoires, l’identité de Sénèque le tragique et de Sénèque le philosophe.

jui^eiueDt Hur le* tragédie* de Sénèqae.

Les tragédies du recueil sont au nombre de dix : Hercule furieux, Thyeste, les Phéniciennes, Hippolyte, Œdipe, les Troyennes, Médée, Ayamemnon, Hercule sur l’Œla, Octavie. Toutes, excepté la dernière, sont empruntées à la Grèce, et

UES SÉNÈQUE. '

même, comme l’indiquent suffisamment les titres, aux plus célèbres productions des trois grands tragiques. Mais elles n’ont rien de commun, ou presque rien, avec les chefsd’œuvre dont elles rappellent le souvenir. Sénèque réduit ses sujets à n’être plus que des canevas à déclamations; il cherche, comme on l’a dit, des effets non de théâtre, mais de style. Aussi bien ces tragédies, ou plutôt ces suites de tirades, n’étaient pas destinées à paraître sur la scène, mais k être lues. Le dialogue n’est qu’un assaut de bel esprit; les descriptions superflues et les lieux communs abondent ; tous les caractères se ressemblent, hommes, femmes, enfants môme ; ou plutôt ils ressemblent à Sénèque. Veut-on savoir aussi comment Sénèque s’y prend pour perfectionner l’art admirable des poètes antiques? Voilà on messager qui vient annoncer à Thésée qu’Hippolyte' n’est plus. Il raconte comment le jeune homme a péri. A peine a-t-il prononcé le mot monstre, que le père au désespoir l’interrompt, afin d’avoir une description détaillée de l’énorme animal ; et le messager complaisant satisfait son désir en une vingtaine de vers. Mais qu’importait la vraisemblance, ou même le goût le plus vulgaire, si Iss auditeurs applaudissaient les vers de la description si étrangement amenée? Car ces vers sont vigoU' reux et bien frappés. Racine en a fait son profit, comme il a profité aussi de quelques traits vraiment tragiques épars çà et là dans les autres parties de la pièce. Si l’on oublie un instant que les tragédies de Sénèque sont des tragédies, et qu’on ne veuille que de beaux vers, que de nobles sentiments exprimés avec beaucoup de force et d’éclat, que des morceaux de poésie et non pas des poè'mes dramatiques, il n’y a guère d’œuvres o^ l’on trouve plus à se contenter. Seulement cette poésie est bien monotone et bien tendue ; la versification en est plus savante qu’agréable ; les ïambes et les anapestes n’ont ni laisser-aller ni grâce , et les mètres lyriques imités de Catulle et d’Horace font regretter leurs modèles. La tragédie en manuscrit, comme M. Nisard caractérise le genre, ne pouvait guère donner plus que ne nous donne Sénèque. Même avec un sujet contemporain, même dans Octavie, Sénèque, ou l’imitateur de Sénèque, était

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