‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 299 sur 397 · CIL4PITRE XXXII · texte numérisé non relu

CIL4PITRE XXXII

condamné, si je l’ose ainsi dire, aux descriptions, aux lieux communs, aux traits d’esprit et aux sentences.

Pour montrer combien il est facile de reconnaître Sénèque le philosophe dans Sénèque le tragique, je citerai un de ces chœurs où le poète se mettait complètement k son. aise, et où, bien plus encore que dans le dialogue, il ne songeait qu’à lui-même, et oubliait, pour être tout à fait lui-même, sujet, action, personnages, toutes les conditions de l’art et de la vraisemblance. C’est le chœur qui termine le deuxième acte du Thyeste.

« Enfin cette noble maison, cette race de l’antique Inachus, a pacifié les haines qui divisaient des frères ! Quelle fureur vous pousse à verser tour à tour le sang l'un de l’autre ; à vous disputer le sceptre par des forfaits? Vous ignorez, hommes avides de dominer d’en haut, où réside la royauté. Ce qui fait un roi, ce ne sont point les richesses, ni la couleur d’un vêtement de Tyr, ni le diadème qui pare son front, ni des portes resplendissantes d’or. Celui-là est roi, qui s’est dégagé de toutes craintes, de toutes les misères d’un cœur coupable ; celui que ne troublent point l’ambition insensée, ni la faveur toujours inconstante d’un peuple passionné ; celui qui méprise tout ce que l’Occident arrache de ses mines, tout l’or que roule le Tage dans son lit éclatant, toutes les moissons que la Libye bat sur l’aire brûlante ; celui que n’ébranlera point la foudre qui tombe en sillonnant obliquement la nue, ni l’Eurus bouleversant la mer, ni la tempête terrible gonflant les flots courroucés de l’Adriatique ; celui qui a résisté et à la lance du soldat et à la pointe menaçante du glaive ; celui qui, placé dans une région sereine, voit sous ses pieds toutes choses, court avec joie au-devant du trépas, et ne se plaint pas de mourir. En vain se conjureraient contre lui les rois qui conduisent les Dahes nomades; ou ceux qui possèdent au loin les bords de la mer Rouge, de cette mer empourprée par le reflet brillant des pierres précieuses; ou ceux qui ouvrent aux Sarmates belliqueux les montagnes Caspiénnes. En vain lutteraient contre lui et les peuples qui foulent d’un pied intrépide les glaces du Danube, et les Sères, habitants de la contrée inconnue fa-

LES SÉNÈQUE

meuse par ses fils précieux. L'âme d’un homme de bien possède la royauté. Le sage n’a nul besoin de coursiers, nul besoin d’armes, ni de ces traits sans vigueur que le Parthe, dans sa fuite simulée, fait pleuvoir de loin sur son ennemi; il n’a nul besoin de renverser des villes, à l’aide de ces machines qui lancent au loin des rochers. Est roi celui qui ne craint rien; est roi celui qui ne désirera rien. Cette royauté, chacun se la donne. Qu’un autre à son gré se tienne debout au faîte périlleux de la puissance et de la faveur ; pour moi, qu’un doux repos comble mes vœux; que je goûte, dans une condition obscure, un cilme loi.sir; que ma vie s’écoule en silence, inconnue de tous les citoyens. Ainsi, après que mes jours auront passé sans bruit, je mourrai vieillard confondu avec le vulgaire. La mort tombe pesante sur celui qui, trop connu de tous, meurt inconnu à lui-même. »

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Sénèque avait été durement traité par Claude, ou plutôt ' 'par Messaline. Il s’abaissa inutilement, durant son exil, à flatter Claude et ses ministres. Rappelé par Agrippine, il dut flatter chaque jour le vieillard imbécile. Enfin, après la mort de Claude, c’est lui qui fut réduit à écrire le discours funèbre que Néron prononça en l’honneur du divin César. Sénèque avait donc à se venger de Claude. Il se vengea cruellement.

Il écrivit VApocolokintose, c’est-k-dire le récit de la métamor- .phose de Claude en citrouille. Cette apothéose burlesque est ime sorte de ménippée, où se mêlent la prose et les vers, comme autrefois dans les satires de Varron. Les vers sont piquants et spirituels, et la prose plus encore. Il n’y eut personne qui n’éclatât de rire au tableau des mésaventures du triste dieu qui avait été Claude sur la terre. Mais quel nouvel abaissement pour Sénèque, qu’une telle vengeance ! Fouler aux pieds ce qu’on a trop redouté, c’est chose assurément vile ; qu’est-ce donc que couvrir de boue ce qu’on a adoré, ce qu’on a enivré de tous les encens? O fatale ambition ! ô malheureux Sénèque !

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