CHAPITRE I
La plupart des ressources que la langue grecque prodiguait aux écrivains, on les trouvait dans la langue latine, mais en suffisance seulement, opulentes et non surabondantes. Quelques simples observations feront comprendre cette différence de degré entre deux choses d’ailleurs si prodigieusement semblables. La langue grecque, comme une plante vivace et féconde, avait été cultivée, à la fois ou successivement, sur des sols de nature très-diverse, mais toujours avec succès, par des populations diverses d’esprit, d’institutions et de mœurs. De là des dialectes nombreux, ayant chacun ses vertus propres, et dont plusieurs se maintinrent jusqu’au bout dans le domaine littéraire qu’ils avaient d’abord conquis par des chefs-d’œuvre. L’épopée ne chantait pas dans le même dialecte que la poésie lyrique; la poésie lyrique nuançait elle-même son idiome d'après le ton où elle voulait se monter, et suivant le mode musical qui devait régler ses différentes parties. Le dialecte attique évinça, il est vrai, tous les dialectes qui avaient eu des prosateurs, et devint la langue commune de la prose ; mais sa victoire sur l’ionien fut' tardive et contestée, et le beau dialecte d’Hérodote et d’Hippocrate reparut plus d’une fois encore, et dans des livres considérables, longtemps après que Thucydide et Platon eurent désappris à l’histoire et à la philosophie une langue qu’elles av aient si bien parlée. Le latin, au contraire, n’avait point de dialectes. Il est bien .question de je ne sais quelle langue rustique, qui différait du latin qu’on parlait à Rome ; mais cette langue est pour nous comme si elle n’avait jamais été : elle a péri tout entière avec ceux qui la parlaient; elle n’a jamais servi qu’à de vulgaires usages, et la Muse ne l'a pas connue. Le latin n’était que l’idiome d’une ville et de ses faubourgs; mais cette ville était née pour commander aux nations, et un petit canton du Latium finit par embrasser le monde. Rome imposa aux peuples vaincus ses lois, son administration et sa langue. C’est par la conquête que le latin devint la langue commune de l’Italie, des Gaules, de l’Afrique, de l’Espagne. Certes, il y avait des différences, et peut-être d’assez considérables, entre le latin de Mutine, de Lugdunum ou de Cor-
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LANGUE DES ROMAINS
duba, et le latin de Rome; mais le latin de Rome fut et demeura toujours la règle suprême. Les écrivains nés hors de Rome venaient se former à Rome ; ou du moins ils travaillaient de tous leurs efforts à se rapprocher des modèles ; à dissimuler, si je puis ainsi dire, leur provenance, et à se défaire de tous les provincialismes. Quelques-uns, et des mieux doués, n’y parvenaient pas complètement, même après un séjour prolongé dans la grande ville ; et les délicats s’offensaient des plus imperceptibles senteurs qui rappelaient leur terroir natal. En veut-on un exemple? Tite Live, cet admirable prosateur, était de Patavium , autrement dit Padoue ; on pourrait hardiment défier tous les critiques de noter la moindre nuance de provincialisme dans sa diction ; et pourtant nous savons que des contemporains, et qui s’y connaissaient, lui reprochèrent sa patavinité.
composés.
Les Grecs formaient avec une facilité mei^^eilleuse les mots composés. Les radicaux se soudaient sans résistance les uns aux autres, pour fournir sans cesse par ces alliances des produits nouveaux. Un seul radical, à l’aide des prépositions et des terminaisons diverses, pouvait revêtir successivement toute sorte de figures, et engendrer un nombre incalculable de mots. Les mots latins étaient d’une nature infiniment plus réfractaire. Leurs radicaux avaient besoin de s’user, pour ainsi dire, les uns contre les autres, de se briser, de se contracter, avant de s’unir; et, dans le tout composé, on ne distinguait pas toujours à la vue les parties composantes. Les écrivains qui essayèrent, à plusieurs reprises, de transporter dans la langue de Rome tous les procédés de composition en usage chez les Grecs, n’échouèrent guère moins que ceux qui firent, au seizième siècle, la même tentative sur notre idiome. Les mots qu’ils forgeaient n’obtinrent point droit de cité ; et les grammairiens seuls notent ces mots en passant^ ii titre de curiosités bizarres. Les lois qui réglaient l’emploi des affixes et des suffixes n’avaient ni la même simplicité ni la même universalité dans le latin que dans le grec : l’usage interdisait une foule de combi-