CHAPITRE I
naisons que semblait autoriser l’analogie; et ses capricieux hasards jetaient mille perturbations dans l’économie générale de la nomenclature.
DéelliialBona ; conjui^aiaoiu.
Il suffit de jeter un regard sur le tableau des déclinaisons du substantif et de l’adjectif, en grec et en latin, pour voir de quel côté est l’avantage. L’absence de l’article, dans le latin, est une cause perpétuelle d’obscurités et d’amphibologies. Elle privait d’ailleurs l’écrivain des ressources les plus précieuses : il est très-difficile d’employer substantivement l’adjectif ou le participe latin ; et l’on peut affirmer qu’il est impossible, malgré certains exemples, ou plutôt à raison même de ces exemples, d’employer substantivement, en latin, les infinitifs du verbe, et de créer aucun de ces termes expressifs qu’on rencontre à chaque pas dans la phrase grecque, et qui ne font pas même défaut à la langue française, tels que le boire, le manger, le dormir, etc. L’absence du nombre duel en latin n’a pas d’aussi graves conséquences. Les Grecs ne faisaient pas de ce nombre un très-grand usage ; mais enfin ils s’en servaient à l’occasion, et c’était là, pour le tissu du discours, comme un fil de plus qui en augmentait la variété et l’éclat.
Quant au verbe latin, il ne saurait soutenir aucune comparaison avec le verbe grec. Non-seulement le verbe grec possède tout ce que possède le verbe latin, et sous une forme plus complète et plus régulière, mais il a en propre une foule de richesses ; ainsi la voix moyenne, qui exprime l’action réfléchie; ainsi les aoristes divers des trois voix, qui donnent, à tous les modes, la première nuance du passé ; ainsi le mode de l’optatif, dans les trois voix, et presque à tous les temps; ainsi plusieurs impératifs distincts; ainsi encore je ne sais combien d’infinitifs et de participes, dont les gérondifs latins, les supins et tout l’appareil des temps composés sont bien loin de fournir l’équivalent.
Je n’épuise pas, tant s’en faut, ces considérations. Mais j’eri ai dit assez pour le dessein que je me propose. On conçoit donc sans peine que les écrivains romains, et surtout les
LANGUE DES ROMAINS
philosophes, ne soient dépités souvent des imperfections de la langue nationale , et que Lucrèce , par exemple, l’ait taxée d’indigence. Qu’ils auraient célébré , au contraire, son opulence et ses vertus , s’ils avaient eu en regard, non point le divin idiome de Platon , de Sophocle et d’Homère , mais nos jargons modernes, si incomplets et si barbares, si péniblement élevés à la dignité littéraire, et qui semblent toujours prêts à retomber dans cette confusion et dans ce néant dont les tirèrent jadis quelques immortels génies ! Ce qui manquait à la langue écrite ou parlée, ils pouvaient presque toujours se le procurer sans beaucoup d’efforts, surtout s’il ne s’agissait que d’appellations nouvelles. La langue grecque était là, disposée à toutes les complaisances ; et le terme nécessaire était bientôt trouvé. Il suffisait simplement qu’on le transcrivît en lettres latines, et qu’on lui fit revêtir les couleurs de l’idiome adoptif. « Tout mot nouveau et né d’hier fera fortune, dit Horace, pourvu qu’il tombe d’une source grecque, et qu’on l’ait dérivé avec précaution. » Les tours de la phrase grecque se naturalisaient mo’ins aisément dans le latin : que de conquêtes pourtant ont faites en ce genre non pas seulement Ennius, Plaute et Térence, mais Lucrèce, mais Catulle, mais Cicéron, mais tous les écrivains qui avaient à cœur d’ajouter quelque chose à l’héritage un peu indigent légué par les anciens âges !
Qiialitéii particulières de la langue latine.
Il y avait plus d’un point toutefois, par où la langue latine se relevait fièrement, et pouvait soutenir la comparaison avec un réel avantage. Elle savait dire autant de choses en moins de mots. Elle l’emporte par la concision et l’énergie. Thucydide, dans la littérature grecque, est une exception. Depuis Caton jusqu’à Tacite, la qualité dominante , chez les écrivains de Rome , c’est une aptitude admirable à serrer et à concentrer la pensée. Le préteur, sur son tribunal , rédigeait ses arrêts avec un laconisme expressif qui eût fait envie à Lycurgue. Les textes de lois romaines sont des modèles admirables de style mâle et sévère. Mais c’est surtout dans les monuments épigraphiques que la