‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 302 sur 397 · CHAPITRE XXXIU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIU

caiu ont de la grandeur, du mouvement, de l’énergie : c’est peut-être ce qu’il y a de plus beau dans la Pliarsale. Non pas que ces discours soient absolument exempts de déclamation et d’enflure ; mais il y en a qu’on peut citer comme d’admirables modèles. Voici , par exemple , l’oraison funèbre que Lucain met .dans la bouche de Caton, en l’honneur de Pompée : « Un citoyen est mort, bien inférieur à nos ancêtres dans la connaissance des limites du bon droit, mais pourtant utile en ce siècle où s’est perdu tout respect de la justice. Il fut puissant, mais il ce détruisit pas la liberté; et seul il resta simple citoyen, quand le peuple était tout disposé à se faire son esclave. 11 était le chef du sénat, mais d’un sénat qui commandait au monde. Il ne s’arrogea rien par le droit de la guerre; et, ce qu’il voulait qu’on lui donnât, il voulait qu’on le lui pût refuser. Il posséda des richesses trop grandes; mais il fit entrer dans le trésor public plus d’argent qu’il n’en garda pour lui. Il saisit le glaive, mais il savait le déposer. Il préféra les armes à la toge, mais il aima la paix sous les armes. Général , il ne fut pas moins empressé à quitter le pouvoir qu’il ne l’avait été à le prendre. Sa maison était chaste, sans luxe, et jamais elle ne fut corrompue par la fortune du maître. C’était un nom célèbre, révéré des nations, et qui faisait beaucoup pour la gloire de Borne. Jadis la vraie liberté disparut , quand Sylla, quand Marius triomphèrent : aujourd’hui, Pompée ravi au monde, nous avons perdu même l’ombre de la liberté. Désormais, on ne rougira plus de régner; le commandement ne se dissimulera plus; le sénat n’aura plus aucun prestige. Heureux Pompée, qui as trouvé la mort après la défaite, et à qui le crime de Pharosa présenté les épées qu’iH’eùt fallu chercher toi-même 1 Peut-ôtre aurais-tu pu vivre sujet de ton beaupère? Savoir mourir, c’est, pour un homme de cœur, le premier des biens; y être forcé, c’est le second. O fortune! si le sort nous réduit à obéir aux volontés d’un maître, fais que Juba soit pour moi unPtolémée! Qu’il me garde pour l’ennemi, j’y consens, pourvu qu’il me garde la tête tranchée '. »

<. Lucain, PUarsaU, livre iX, vers 190 et suivants.

LUCAIN

On reconnaît Caton , à ce franc et rude langage. Mais Lucain ne s’efface pas toujours derrière ceux qui parlent dans son poëme. Souvent ce qu’ils disent n’est pas ce qu’ils ont dit , ou ce qu’ils ont dû dire , noais ce que le poète a pensé pour eux. Lucain fait alors un peu comme Sénèque le tragique; et on est en droit de lui reprocher aussi de prêter indistinctement ses maximes stoïciennes aux personnages les plus divers. Il est évident que Lucain se préoccupe bien plus de l’auditoire devant lequel lui-même il récitera ses vers, que de la vérité historique, ou même que de la vérité idéale : il sait qu’on ne lui demande que de belles sentences noblement exprimées; et il tient aux applaudissements de son public, bien plus qu’à l’assentiment des critiques d’un goût sévère.

Les descriptions sont, après les discours, une des plus brillantes parties de ,1a PharsaU. Mais il n’y en a guère qui ne soient très-reprochables. Ce n’est plus ici l’art contenu ni l’exquise sobriété de Virgile. Lucain verse ses trésors à plein sac , pour me servir d’une expression fameuse ; il met couleurs sur couleurs; les tons sont crus et durs : rien de fondu ni d’adouci; nulle dégradation, nulle nuance, nulle harmonie. Lucain songe à frapper les yeux et à les éblouir, bien plus qu’à les charmer. Quelquefois même c’est un pêlemêle où il est difficile de se bien reconnaître ; et les objets que le poète a le plus longuement décrits ne sont pas toujours ceux qu’il nous fait le mieux voir. On voit quelque chose ; mais ce qu’on voit , on serait presque hors d’état de le dire. Lucain me donne quelquefois le vertige ; mais quelquefois aussi ses éclairs me transportent , et m’arrachent des cris d’admiration.

Le vrai triomphe de Lucain est dans les passages où rien ne le gêne , et où il exprime en son propre nom les pensées et les sentiments qui avaient été sa vie , qu’il avait sucés avec le lait, et qu’avaient fortifiés en lui son éducation et les exemples des siens. Sénèque n’a rien de plus fort ni de plus beau qu’une foule de traits qui se présentent à chaque instant dans la Pharsale. Les pensées mêmes de Sénèque, en passant par l’esprit de Lucain , se teignent de plus vives couleurs ; elles

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