CHAPITRE XXXUI
grandissent encore; il s’y fait comme un redoublement d’énergie et d’éclat. Elles gagnent à être pressées, comme dirait Montaigne, au pied nombreux de la poésie. Mais ne parlons pas seulement de ce que Sénèque philosophe avait sculpté déjà, dans sa prose, en phrases savantes, en brillants aphorismes : ce que Sénèque poète avait dit en ïambes, ou même en vers lyriques , est mieux dit encore dans les hexamètres de Lucain. Puisque j’ai nommé Montaigne, je saisis l’occasion de citer quelques lignes, où l’auteur des Essais nous fait connaître son opinion sur l’auteur de la Pharsale : « J’aime Lucain , et le practique volontiers , non tant pour son style , que pour sa valeur propre et vérité de ses opinions et jugements. »
Je n’ai rien dit des comparaisons de Lucain, non pas qu’il n’y en ait de fort belles dans son poème, comme on le verra tout à l’heure ; mais je n’aurais pu que répéter ce que j^ai dit à propos de ses descriptions. Car Lucain ne se borne pas , comme Virgile , aux traits les plus simples et les plus vrais : il épuise, peu s’en faut, tous les caractères de la similitude; il ne s’arrête qu’après avoir touché l’extrême limite où finissent les ressemblances. Heureux encore s’il lui était arrivé de ne jamais les franchir I Au reste, je vais transcrire ici quelqu’un de ces passages, si nombreux dans la Pharsale, où l’on peut saisir d’un seul coup d’œil et tout ce qu’il y avait en Lucain de facultés puissantes, et tout ce qui manquait à son génie. Je prends, dans le premier livre , les pages qu’il a consacrées à expliquer les causes de la lutte , et à faire les portraits des deux rivaux :
« Cette concorde discordante dura peu de temps; et la paix régnait sans le vouloir des deux chefs. Crgssus, placé entre eux, retardait seul la guerre prochaine. Ainsi l’Isthme étroit divise les deux mers , et ne permet point à leurs flots de se heurter : que la terre se retire, et la mer Égée ira briser la mer d’Ionie. De même , lorsque Crassus, qui séparait les armes cruelles des deux chefs , eut péri d’une mort misérable, et eut souillé du sang latin la ville assyrienne de Carrhes , le désastre que nous avaient fait subir les Parthes déchaîna les fureurs romaines. Vous avez plus fait que vous
LÜCAIN.
ne croyez en cette bataille , ô Arsacides î vous avez donné la guerre civile k ceux que vous aviez vaincus. Le fer partage la royauté; et la fortune d’un peuple puissant, cette fortune maîtresse de la mer, des terres, de tout l’univers, n’a pu contenir deux hommes. Car Julie, surprise par la cruelle main des Parques, avait emporté chez les mânes les gages de leur alliance, et ces torches nuptiales changées par un fatal augure en torches funèbres. Que si les destins, ô Julie! t’avaient donné de demeurer plus longtemps à la lumière, toi seule tu pouvais retenir d’un bras ton époux courroucé, de l’autre ton père, et joindre leurs mains après les avoir désarmées, comme les Sabines, en se jetant dans la mêlée, unirent les beaux-pères et les gendres. Ta mort a dégagé leur foi; rien ne s’oppose à ce que les chefs commencent la guerre ; l’ambition jalouse les aiguillonne. Toi, Pompée, tu crains que des exploits nouveaux n’obscurcissent tes triomphes d’autrefois, et que les lauriers conquis sur les pirates ne disparaissent devant la Gaule vaincue : toi. César, une suite de succès, l’habitude des combats enflent ton cœur, et ta fortune ne sait pas se résigner k un second rang. César ne peut plus supporter qu’un autre soit avant lui; Pompée, qu’un autre l’égale. Qui a pris le plus justement les armes? nnl n’oserait le dire. Chacun s’autorise d’un imposant suffrage : la cause victorieuse a eu pour elle les dieux; la cause vaincue, Caton.
<c Les forces des rivaux n’étaient pas égales. L’un, dont les années penchaient vers la vieillesse, et qui avait longtemps vécu paisible sous la toge, avait désappris déjà dans la paix son métier de général : ambitieux de renommée, il prodigue les fêtes k la multitude; il se laisse aller tout entier aux souffles populaires, et il s’enivre des applaudissements de son théâtre; il ne sait pas renouveler ses forces; il se confie trop à son ancienne fortune ; il n’y a plus debout que l’ombre d’un grand nom. Tel, dans un champ fertile, un chêne majestueux, décoré des antiques trophées du peuple et des offrandes que lui ont consacrées les chefs militaires : il ne tient plus au sol par de fortes racines, il y est maintenu par son poids , il déploie dans les airs ses rameaux dépouillés, et il fait ombre de
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