‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 304 sur 397 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

son tfonc, non de son feuillage ; mais, bien qu’il chancelle, et qu’il menace ruine au pi’emier souffle de l’Eurus, bien qu’alentour s’élève une forêt d’arbres robustes et solides, seul pourtant il est l’objet de tous les hommages. Il y avait, dans César, autre chose encore qu’un nom, qu’une réputation de général : il y avait une activité incapable de rester en place, une âme qui ne connaissait d’autre honte que de ne pas ' vaincre dans le combat. Ardent, indomptable, il porte la main partout où l’appellent l’espérance et la colère; jamais il n’hésite à ensanglanter le glaive ; il pousse jusqu’au bout ses succès; il poursuit les faveurs delà Fortune; il renverse tout ce qui fait obstacle à sa marche vers l’empire ; son bonheur est de se faire un chemin h travers les ruines. Ainsi la foudre jaillit du sein des nues, sous l’effort des vents, et s’élance en grondant dans l’éther ébranlé : le monde retentit avec fracas; le jour est sillonné; les peuples tremblants s’épouvantent. Sa flamme oblique éblouit les yeux ; tout le ciel est en proie à sa furie; nulle matière n’arrête sa course ; elle frappe en tombant, elle frappe en remontant, fait partout de vastes décombres, et puis rassemble ses feux épars. »

style ; versification ; diction.

On ne peut pas plus comparer le style de Lucain à celui de Virgile, que la Pharsale à V Enéide. Ce n’est que par accès, si j’ose ainsi parler, que Lucain saisit l’expression forte, précise et juste, la vraie expression, celle sans laquelle l’idée laisse toujours à désirer quelque chose. Trop souvent il se contente d’indiquer sa pensée en termes vagues et confus, dont on a peine à démêler le sens. En se laissant aller à une imagination sans frein, il se condamnait à manquer sans cesse cette mesure au delà et en deçà de laquelle il n’y a plus de beau. Je ne dirai point, avec le rude César Scaliger, que Lucain paraît quelquefois môins chanter qu’aboyer; mais il faut bien reconnaître que son chant est plein de notes discordantes. « Il n’a point, dit La Harpe, cette flexibilité qui varie les formes du style, le ton et les mouvements de la phrase, et la couleur des objets ; c’est qu’il manque de ce jugement

LÜGAIN,

sain qui écarte l’exagération dans les peintures, l’enflure dans les idées, la fausseté dans les rapports, le mauvais choix, la longueur et la superfluité dans les détails; c’est que, jetant tous ses vers dans le même moule, et les faisant tons ronfler sur le même ton, il est également monotone pour l’esprit et pour l’oreille. Il en résulte que la plupart de ses beautés sont comme étouffées parmi tant de défauts, et que souvent le lecteur impatienté se refuse à la peine de les chercher, et à l’ennui de les attendre. »

L’observation de La Harpe sur la monotonie des vers de Lucain est parfaitement fondée. Il y a, dans la Pharsale, certaines coupes, certaines formes qui reviennent sans cesse : ainsi ce que M. Nisard nomme le refrain de Lucain, c’est-àdire une phrase finie ou suspendue à la césure du troisième pied; ainsi une espèce de vers où le substantif forme invariablement le sixième pied, et l’adjectif qui lui sert d’épithète, la césure du second pied; ainsi de longues tirades sans rejet, où les vers tombent un à un, à peu près comme nos alexandrins chez les mauvais poètes. « Lucain, dit M. Nisard, n’a pas l’art de la période poétique. Sa phrase est ou lâche ou tendue, tantôt se traînant péniblement de vers en vers, tantôt suspendue uniformément au même pied ; quelquefois arrêtée à chaque incidente, quelquefois à chaque mot. Il y a des exemples, dans Lucain, de vers coupés par quatre ou cinq virgules, comme par compartiments symétriques; ce qui leur donne un air sautillant, tout à fait en désaccord avec les idées, qui sont presque toujours guindées et sentencieuses. Assurément on rencontre toutes ces formes de style-là dans les belles poésies du siècle d’Auguste; mais elles y sont ménagées avec un art délicat, et, loin de se succéder uniformément, elles se relèvent l’une par l’autre ; les rejets courent tour à tour d’un pied à l’autre, avec grâce, variété, harmonie. »

La langue poétique, en passant de Virgile à Lucain, ne s’est pas conservée plus pure que la langue de la prose en passant de Tite Live à Sénèque. Il y a, chez Lucain, des tours de phrase forcés et presque barbares, qui eussent effarouché le sens droit et le goût délicat des contemporains

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