CHAPITRE XXXV
le philosophe n’accepta qu’une part, les livres, et dont il remit l’autre aux héritiers naturels.
Bayle juge avec sévérité Perse et ses ouvrages. Bayle, dont le style est la clarté même, ne pouvait pas se faire l’esprit à ces ténèbres où se complaît trop souvent la pensée du poète :
« Ses panégyristes, dit-il, auront beau faire et beau dire, il sera toujours vrai qu’il a écrit durement et obscurément. On pourrait presque le nommer le Lycophron des Latins. Scaliger le père, et plusieurs autres excellents critiques, disent beaucoup de mal de lui. Peut-être se jettent-ils dans une extrémité moins supportable que ne le serait une grande estime pour ce poète. Notez que la dureté du temps où il a vécu ne peut servir d’excuse à l’obscurité de son style, comme quelques-uns le prétendent. Il est évident à tous ceux qui lisent Perse avec attention, qu’il e.st obscur, non par politique, mais par le goût qu’il s’était donné, et par le tour qu’il avait fait prendre à son génie ; car, si la crainte de se faire des affaires à la cour l’eût engagé à couvrir sous des nuages épais ses conceptions, il n’aurait pris ce parti que dans les matières qui eussent eu quelque rapport à la vie du tyran. Mais on voit qu’il entortille ses paroles, et qu’il recourt à des allusions et des figures énigmatiques, lors mêihe qu’il ne s’agit que d’insinuer une maxime de morale, dont l’explication la plus claire n’eût su fournir à Néron le moindre prétexte de se fâcher. *
Il y a beaucoup de vrai dans ces observations, mais de l’exagération aussi, et même un peu d’injustice. Perse est obscur sans excuse; j’en suis d’accord : il ne l’est que pour avoir voulu l’être, et non point, comme Lucrèce par exemple, à raison des sujets qu’il a traités. Il est bien certain que Perse nous condamne à un rude labeur, quelquefois sans profit, à des tortures qui ne sont que des tortures. Sous ces énigmes, il n’y a pas toujours un mot qui vaille la peine qu’on cherche tant. Ses idées ne sont pas toujours de vraies idées. Perse, en jeune homme qu’il était, a eu le tort de croire qu’on pouvait se faire à volonté grand philosophe, penseur profond. Aussi n.’a-t-il trop souvent que l’affectation de la profondeur. Mais il faut dire qu’il y a chez lui
LA SATIRE APRÈS HORACE
autre chose que des pensées fausses ou contestables, que des sentiments guindés et hors de nature , que des mots vides et sonores. C’est lui faire injure que de le comparer à Lycophron. Lycophron est un érudit, qui rédige sa science mythologique en phrases sibyllines , qui la met en vers, ou plutôt qui la scande en lignes ïambiques. Perse est un poëte, qui s’est figuré que c’était trop peu de penser sa pensée et de la dire simplement, et que le beau était dans le nouveau ou dans l’extraordinaire. Mais ce nouveau qu’il ambitionne, il ne le poursuit pas toujours en vain; et, pour quelques tours bizarres ou forcés, pour quelques expressions de mauvais goût, pour quelques termes détournés de leur acception naturelle, que de mots heureux, que de traits vifs et piquants, que de bonnes fortunes de style 1 Lisez Lycophrou si vous pouvez ; et citez-moi un vers, un seul vers, dans tout son fatras, qui mérite de rester dans notre mémoire. Combien de vers admirables, au contraire, ne rencontre-t-on pas à travers les ronces et les broussailles du satirique latin ! Quelles belles et larges places même, bien dégagées et bien verdoyantes ! Boileau le savait mieux que personne, lui qui a fait k Perse tant d’emprunts, et qui se confesse si redevable k cette imparfaite mais puissante poésie. Boileau ne fait pas même toutes les réserves que je voudrais, puisqu’il pardonne k Perse son obscurité, en faveur de ce qu’il y a de serré et de pressant dans ses vers ; il se contente aussi de dire que Perse affecte d’y enfermer moins de mots que de sens : nous ajouterions que Perse, si sobre de mots, est maintes fois encore plus sobre de pensées, et que ses mots ne sont bien souvent que des apparences. Boileau aurait pu dire aussi que Perse, qui n’a ni l’enjouement,’ ni l’exquise urbanité d’Horace, n’a pas eu le bon esprit d’éviter les rencontres où la lutte, contre un pareil modèle, ne pouvait tourner k sa gloire : il les recherche plutôt, et il s’expose, de propos délibéré, k des comparaisons fâcheuses. Boileau aurait pu dire bien d’autres chosq^ encore ; mais que ne devait-il point pardonner au poëte qui lui avait fourni à copier plus d’un tableau dont lui-même avait été impuis- sant k reproduire toute la couleur, toute la vivante énergie ?