‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 318 sur 397 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

instant les jeux poétiques pour la poésie de la colère, et elle écrivit une satire contre le tyran. Nous avons cette satire. L’œuvre de Sulpicia pourrait être plus éloquente et plus passionnée ; ce style de femme pourrait avoir plus de nerf et de précision. Mais il y a quelques beaux vers ; et, malgré certaines expressions de mauvais goût, l’auteur ne dévie que peu des traditions classiques. Elle affecte même les expressions de Virgile et d’Horace. Elle va jusqu’à citer textuellement Virgile : il est vrai que c’est à faux, ou du moins qu’elle a supposé Jupiter s’adressant à Junon, là où il s’adresse à Vénus; mais ne doit-on pas lui savoir gré de ses efforts pour se maintenir dans le courant d’où tant d’exemples la poussaient à sortir ?

Voici le commencement de la satire de Sulpicia. Je le cite, non pas comme le plus beau passage, mais parce que Sulpicia y donne quelques renseignements sur ses^ autres compositions : « Muse, permets-moi de traiter brièvement ce sujet, dans le rhythme qui te sert à chanter les béros et les armes. Car je me suis réfugiée vers toi ; et avec toi je veux méditer sur de mystérieux desseins. Aussi je ne cours plus en vers phaleuces; j’abandonne et l’ïambe trimètre, et le scazon au pied brisé, qui apprit du poète de Glazomènes à exprimer les violences de la colère. Et tous ces essais, tous ces milliers de jeux, ces leçons par quoi j’enseignais aux Romaines à défier les femmes de la Grèce, et à assaisonner des plaisanteries toujours nouvelles, je les délaisse sans retour. C’est toi que j’invoque, toi la première et la plus éloqueqte des neuf Sœurs : descends aux prières de ta servante, et exauce-moi. Dis-moi, Calliope...»

javénAl.

Décimas Junius Juvénalis naquit en l’an 42 à Aquinum, dans le pays des Volsques-. Il était fils, ou, selon quelquesuns, pupille d’un affranchi, qui lui laissa une assez belle fortune. Jusqu’à l’âge de quarante ans environ, il s’abstint de rien écrire. On croit qu’il s’assit longtemps sur les bancs des rhéteurs, et qu’il brilla, dans sa jeunesse, par son talent

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oratoire, ou, si l’on veut, par sa facilité à développer des sujets de déclamations. J’ai rappelé ailleurs le passage où il dit que lui aussi il a conseillé à Sylla de rentrer dans la vie privée, et dé dornùr d’un sommeil profond. Son premier essai poétique, qui se retrouve en partie dans la satire septième, fut une attaque fort vive contre un histrion, favori de Domitien. Ses amis particuliers, à qui il lut ces vers, le saluèrent poète, et l’encouragèrent, par leurs applaudissements, à continuer une œuvre si bien commencée. On ne peut pas dire que Juvénal consacra à la poésie tout son âge mûr et toute sa vieillesse, car il a vécu fort longtemps et assez peu écrit ; mois Ja poésie devint désormais une des * affaires de sa vie, et même la plus importante, tandis qu’auparavant il s’était adonné surtout à la déclamation. Il se contenta, pendant bien longtemps, du suffrage de ses amis, ou des bravos du public d’élite qui fréquentait les salles où les poètes lisaient leurs vers. Ce n’est qu’à l’âge de quatre-vingts ans environ, qu’il publia le recueil de ses satires. On conte qu’Adrien s’offensa, pour son Antinoùs, du trait lancé jadis contre l’histrion de Domitien, et qu’il jugea à propos de se venger. Il se vengea d’une façon singulière. Il nomma le vieillard octogénaire commandant d’une cohorte ; et la cohorte que Juvénal devait commander n’était ni à Çome ni en Italie, mais presque au bout du monde : à Syène , selon les uns ; en Libye, selon d’autres ; selon d’autres encore, dans la Pentapole d’Afrique, ou même dans les Oasis; mais toujours aux extrêmes confins de l’empire. Juvénal se résigna à l’étrange faveur dont il était l’objet; mais, à peine arrivé à son poste, il mourut, de chagrin, dit-on, mais aussi un peu, je crois, du changement de climat et surtout de sa vieillesse.

Il nous reste de Juvénal quinze satires entières, et soixante vers d’une seizième. Ces satires sont rangées probablé'ment dans l’ordre où Juvénal les avait disposées pour la publication, mais non pas suivant la date de leur composition respective. Il y a, dans la septième, comme nous l’avons dit, au moins quelques vers écrits sous Domitien, et les premiers qu’ait faits Juvénal. La première satire n’esL qu’une

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préface rédigée après coup, une sorte de résumé des divers sujets traités dans les autres. Ce n’est pas certainement avant d’avoir écrit des satires, que Juvénal a eu l’idée d’en composer une pour expliquer au lecteur comment il se fait qu’il écrive des satires. Quant aux autres , il ne serait pas très-facile de déterminer leur succession chi-onologique ; mais on s’aperçoit sans beaucoup de peine qu’il y a, dans le recueil, plus d’une interversion, outre les deux que j’ai signalées.

dénie de juvénal.

Une riche et puissante imaginatioQ, une grande force de volonté, l’amour passionné du bien et du beau, une habileté consommée dans l’art de frapper et de saisir les esprits, voilà ce qui a valu à Juvénal d’être compté parmi les plus grands poètes, non pas seulement de Rome, mais de tous les temps. « On pourrait faire, dit M. Nisard, avec les portraits du poète, une histoire domestique de Home, d&ns les premiers siècles de l’Empire. Son livre est un admirable complément de celui de Tacite : c’est la chronique privée d’une époque dont Tacite a écrit l’histoire publique. » Le même critique fait observer qu’il ne faut accorder ni à l’un ni à l’autre une absolue confiance ; « Ces deux génies, ajoute-t-il, ont tant besoin d’événements sombres, et sont si à l’aise dans le désordre et le criine, qu’on peut les soupçonner, sans faire injure à leur probité, d’avoir vu plus de choses avec leur imagination qu’avec leurs yeux. » U faut dire, en effet, que Juvénal n’a, le plus souvent, que des colères posthumes, qu’une indignation rétrospective. Ceux qu’il attaque avec le plus de rudesse ne sont pas des vivants.. Ce qu’il s’est proposé surtout, c’est de voir, selon son expresâon même, ce qu’on pouvait se permettre contre les hommes dont la cendre reposait le long de la voie Flaminienne et delà voie Latine. Juvénal transportait dans la satire les procédés de la déclamation ; mais, grâce au prestige d’un esprit créateur, tous ces morts revivent, toutes ces figures deviennent autant de types immortels. Juvénal a eu ^es accents de la véritable éloquence en apostrophant des ombres; mais-

LA SATIRE APRÈS HORACE

ces ombres qu’il évoque prennent plus de réalité à sa voix que n’en ont les vivants mêmes. C’est dire que Juvénal a été doué au souverain degré du don de poésie.

Les satires de Juvénal ne sont pas, comme celles d’Horace, des causeries où le poète vole presque à tout objet, mais des constructions savantes, des dissertations, de véritables discours. Ces discours témoignent d’une force de volonté incomparable ; «I Qui voit le commencement, dit M. Nisard, voit le milieu et la fin. On n’y est point arrêté par ces phrases d’attente, qui donnent à la pensée le temps de venir, ni refroidi par ces transitions qui ressemblent à des anneaux de fil dans une chaîne d’or. Juvénal attaque sa matière à l’endroit vif,' il entre à pleines voiles dans son sujet : il faut le suivre et courir avec lui, rire et s’émouvoir au pas de course, enfin s’abandonner au torrent sans se demander où l’on va. » On croirait volontiere que Juvénal lui-même cède à une impulsion irrésistible; mais, en y regardant bien, on reconnaît qu’il se possède pleinement, et que son essor est toujours exactement calculé d’avance. C’est un artiste qui a la claire conscience de toutes ses ressources, et qui sait ce qu’il veut, et aussi ce qu’il peut. Chacun de ses poèmes semble avoir été conçu et exécuté sans interruption, par un effort unique, par un jet vigoureux de son esprit. C’est une illusion ; mais l’illusion, comme Je remarque M. Nisard, est complète. « Je suis sûr, dit le savant critique, qu’il s’y reprenait souvent, et qu’on put le surprendre plus d’une fois, à certaines heures, dans le quartier de Suburra, à la porte d’un riche patron ou d’une belle courtisane, entre le commencement et la fin de sa magnifique déclamation sur l’inanité de nos vœux et de nos ambitions; mais, soit artifice de composition, soit plutôt puissante haleine, Juvénal savait si bien renouer son inspiration d’aujourd’hui à son inspiration d’hier, que la jointure ne s’y fait pas sentir, et que les transitions n’y rompent jamais l’enchaînement général de l’ouvrage. » Voilà ce que Perse n’avait point, lui qui coud péniblement, ou seulement juxtapose ses idées une à une ; voilà ce qui manque à Horace même, mais ce qu’Horace rachète par mille grâces, par mille qualités sérieuses et charmantes.

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