CHAPITRE XXXV
Juvénal fut-il l’homme de ses vers, ou doit-on le compter parmi ces auteurs qui ne se parent d’austérité qu’avec le public, et qui. font bon marché, dans leur for intérieur, ou même dans leur vie privée, des maximes qu’ils prêchent avec tant de zèle? Le peu qu’on sait sur la personne du poète ne permet pas de décider la question par des témoignages. Que si Martial, son ami, luh adresse des vers qui n’ont rien de chaste, qu’en peut-on conclure ? J’en conclurais que Martial, en écrivant ces vers, s’est laissé aller à ses instincts, et non pas que les mœurs de Juvénal étaient dépravées. Juvénal n’est pas le premier qui ait aimé un mauves sujet, et laissé toute liberté devant lui aux spirituelles gaillardises d’un espiègle. Est-ce dans les écrits mêmes de Juvénal qu’on trouverait des preuves suffisantes, pour réduire Juvénal à n’être qu’un déclamateur de génie, et pour lui infliger le nom de satirique indifférent. L’indignation fait ses vers : il le dit, et je le crois, et je le sens. Où aurait-il trouvé, sinon dans son âme, cette haine amère et implacable dont il poursuit le vice ? On a beau dire, les prescriptions de la rhétorique , même à la plus forte dose, ni tout l’art du monde ne suppléent point la nature; et Juvénal a des cris qui émeuvent mes entrailles. Ces cris sont partis de son cœur. Seulement, l’art est venu en aide à la nature, et le poète a complété l’homme. Une forte tête, cette énergique volonté dont je parlais tout à l’heure, domine et régit les passions de Juvénal, même les plus véhémentes. C’est volontairement que Juvénal pousse jusqu’à l’excès, pour parler comme Boileau, sa mordante hyperbole. Blâmon.s4e, s’il nous plaît, d’avoir trop voulu étonner, subjuguer son lecteur, et d’avoir visé sans cesse à la plus grande somme d’effets possible ; mais ne nions pas, contre l’évidence, une indignation qui s’échappe en si magnifiques et si terribles éclats. Ces affreuses vérités qui remplissent ses ouvrages, il n’aurait pas su les exprimer avec cette éloquence, s’il ne les eût bien senties. S’il n’était qu’un déclamateurj nous pourrions avoir à louer les ressources de son esprit; nous n’aurions point à admirer tant de beautés sublimes, toutes ces qualités dont sa poésie étincelle.
LA SATIRE APRÈS HORACE
style de duvénal.
M. Nisard, qui soutient, et avec des raisons fort spécieuses, le paradoxe que nous venons de combattre, ne laisse pas de rendre au talent de Juvénal pleine et entière justice. Voici, par exemple, comment il parle de son style : « C’est le style le plus original de l’époque de la décadence; il semble que la langue latine ait fait un dernier effort, pour
se prêter au rude génie de son dernier poète Dans le style
de Juvénal, tout est arrêté, tout est vigoureux ; il n’y a pas plus de jour entre les mots qu’entre les idées, tant le discours se presse, et tant les plans sont serrés. Point de phrases d’attente, point de chevilles, point de choses lâchées : ce style pécherait plutôt par laroideur et le trop-plein que par la négligence et le vide. Il peut y avoir des analogies entre la poésie de Juvénal et celle de ses contemporains; il n’y a pas d’imitation. On n’y sent pas la mémoire des mots, par laquelle on imite : à l’âge où Juvénal écrit, ou l’on n’a plus cette mémoire, ou l’on ne l’a pas du tout. De même, s’il s’élève jusqu’au style des anciens, il ne leur fait pas d’emprunt.... Les endroits où le style de Juvénal est le plus franc, et où sa poésie est vraiment sœur de la poésie d’Horace, ce sont ses descriptions des vices monstrueux de son temps. Lù où il touche, après Horace, à quelque vérité de la philosophie morale, son style n’a pas cette aisance noble, ce calme du discours socratique, qui convient si bien aux choses de philosophie. Mais, dans la peinture des saturnales dont il était le témoin, sa langue, plus expressive et plus colorée que celle de Martial, est aussi précise et populaire. Il semble accomplir alors une sorte de mission ; il enrichit l’histoire des corruptions humaines; il parle au nom de la morale épouvantée; il fait une œuvre nécessaire, et, pour tout ce qui est nécessaire, pour tout ce qui peut servir à ce que je me suis permis d’appeler l’éducation éternelle de l’humanité, il n’y a pas d’exemple, je le répète, qu’une langue ait manqué au poète. La langue de Juvénal e^t alors aussi belle, aussi pure, aussi classique que celle de Virgile et d’Horace. » Je dois dire que M. Nisard fait aussi quelques