CHAPITRE XXXV
réserves, et qu’il signale plus d’une défaillance dans ce talent si viril. Mais nous n’éprouvons aucun embarras à reconnaître que Juvénal n’est pas toujours inspiré, et qu’il est quelquefois, selon la juste expression du critique, déclamatoire sans être éloquent, haletant sans être chaud.
CitatloaH.
Que citerons-nous de Juvénal? H n’y a pas de poetB qui se prête mieux à fournir des morceaux détachés. Nous avons presque l’embarras du choix. Montrerons-nous Juvénal' poussant à bout la luxure latine, et vendant Messaline aux portefaix de Rome? Briserons-nous avec lui la statue de Séjan? Quel tableau prendre, parmi tous ces tableaux de gloutonneries, d’impuretés, d’empoisonnements; d’adultères, d’horreurs de toute espèce ? M. Nisard a eu le bon goût d'insister particulièrement sur le côté le moins connu et le plus aimable de la poésie de Juvénal. Il nous montre, h la fin de son étude sur le poète, Juvénal déridé et souriant. Car Juvénal sacrifie de temps en temps aux Grâces. Il a, quand il lui convient, autant d’esprit que personne, et du plus charmant esprit. Maints traits jetés çà et là à travers ses plus sérieux discours, en fournissent suffisamment la preuve ; et voici deux passages où sa muse un peu guindée, comme dit le critique, semble se détendre. La poésie, dit encore M. Nisard, en est molle et facile, comme celle de Tibulle, comme celle des Èglogues. Le premier passage est à propos d’une fête que Juvénal prépare pour le retour d’un ami : « Allons, esclaves, du recueillement et dm silence. Parez le temple de festons ; répandez la farine sur les couteaux sacrés; recouvrez d’un gazon vert l’autel où flottent les bandelettes. Je vais vous suivre ; et, dès que j’aurai accompli, comme il convient, là pieuse cérémonie, je reviendrai dans ma maison, couronner de fleurs mes petits Pénates de cire fragile et luisante. Là, j’apaiserai notre Jupiter ; j’offrirai de l’encens à mes Lares paternels, et je répandrai toutes les couleurs de la violette. Tout brille ; à ma porte se dressent de longs rameaux, et les lampes matinales annoncent la fête*. Mais garde-toi de suspecter ces apprêts, Gorvinus. Catulle,
LA SATIRE APRÈS HORACE
dont je célèbre le retour par tant de sacrifices, a trois petits héritiers’. » DanS l’autre passage , c’est Umbricius qui s’interrompt ainsi au milieu de ses imprécations contre les embarras de Rome : « Si tu as le courage de t’arracher aux jeux du cirque , tu achètes la plus riante maison à* Sore, à Fabratérie ou à Frusinone, pour le prix que te coûte ici le loyer annuel d’un trou ténébreux. Là, tu as un petit jardin, un puits peu 'profond , où tu peux puiser sans le secours d’une corde, et dont tu n’as pas de peine à verser l’eau sur tes légumes naissants. Vis ami du hoyau; cultive de tes mains un jardin qui fournisse au régal de cent pythagoriciens. C’est quelque chose, en quelque lieu , en quelque coin que ce soit, de s’être fait le possesseur, ne fut-ce que d’un lézard*. »
L’histoire de la satire après Horace est tout entière dans les noms de Valérius Caton, de Perse , de Turnus , de Sulpicia, de Juvénal. Ce n’est pas que nous ne puissions mentionner d’autres noms encore, soit contemporains de ceux-là, soit appartenant aux siècles qui suivirent. Mais il n’y en a pas un seul qui soit vraiment célèbre , excepté celui de Gornutus; non que Comutus ait jamais passé pour un grand poète, mais parce qu’il a été un homme de noble caractère, et parce qu’il a été le maître de Perse et dé Lucain. Nous ne retrouverons plus la satire; mais nous verrons encore l'esprit satirique. C’est lui qui anime presque toute la poésie de Martial ; c’est lui qui inspirer», jusque dans les derniers jours de la littérature latine, les plus beaux vers de Glaudien et de Rutilius.
r. Juvénal, Satires, satire XII, vers 8S et suivants. 2. Juvénal, Satires, satire 111, vers 223 et suivants.