CHAPITRE IV
que voici : « On donne pour collègue à Tuditanus, Marcus Cornélius Gélhégus, l’orateur à la douce éloquence, le fils de Marcus.... Ses concitoyens jadis, ses contemporains, ceux qui vivaient alors, le nommaient la fleur choisie du peuple et la moelle de la persuasion. » Cicéron a négligé de nous apprendre si Céthégus avait écrit. Seulement, il fait dire à Caton, dans le dialogue de la Vieillesse, que Céthégus, même vieux, s’exerçait encore de toutçs ses forces à l’éloquence.
X<e premier jlfrieaiB.
Il est permis de croire que P. Scipion, le premier Africain, n’était pas seulement un grand général et un homme éloquent, et qu’il n’avait pas dédaigné d’écrire. Tite Live du moins ne doutait pas de l’authenticité d’un discours contre le tribun Névius, attribué à Scipion. Aulu-Gelle dit que quelques-uns la contestaient ; mais il y avait une partie de ce discours où ils ne refusaient pas de reconnaître les paroles mêmes par lesquelles Scipion avait réellement conclu son apologie : « Je me rappelle, Romains, que c’est aujourd’hui le jour où j’ai vaincu, dans une grande bataille, le Carthaginois Annibal, le plus terrible ennemi de votre puissance, et où je vous ai procuré une paix et une victoire inespérées. Ne soyons donc point ingrats envers les dieux. Mon avis, c’est que nous laissions lù ce vaurien, et que nous allions d’ici, sur l’heure même, ofi’rir des actions de grâces à Jupiter très-bon, très-grand. » Tite Live a développé et embelli l’original ; mais les admirables périodes qu’il prête à Scipion ne sont guère que du beau style. C’est Scipion affaibli, délayé, presque noyé ; dans la citation d’ Aulu-Gelle, au contraire, c’est Scipion tout vivant, avec la conscience de son génie, avec ses passions aristocratiques et sa morgue hautaine.
Xe père des Cracques.
Ce Tihérius Sempronius Gracchus, qui fut deux fois consul et une fois censeur; cet adversaire de l’aristocratie, que Scipion lui-même choisit pour gendre ; cet homme dont tous
admiraient les vertus et honoraient le caractère, fut un orateur distingué en même temps qu’un politique du premier ordre. Il avait écrit des discours; il en avait même écrit un en grec. Cicéron, qui fait: partout le plus complet éloge de l’homme d’État, varie, d’un ouvrage à l’autre, sur le compte de l’orateur. Dans le Brutus, il lui accorde l’éloquence; ailleurs, il dit que Gracchus fut un homme sage, grave, mais non point éloquent. La contradiction n’est peut-être qu’apparente. Cicéron pouvait appeler Gracchus un homme éloquent, par comparaison avec les anciens orateurs, tels qu’Appius ou même Scipion ; mais, dès qu’il s’agissait d’une éloquence complète, dès qu’il s’agissait des plus grands orateurs de Rome, Cicéron a pu, sans trop d’injustice, leur réserver le titre d’éloquents, et le refuser à Gracchus. Or, c’est précisément le cas, dans le passage où Cicéron semble retirer son éloge. C’est aux Gracques mêmes qu’il compare leur père; c’est à Antoine et à Crassus, deux orateurs non moins éloquents et non moins fameux que les Gracques. Au reste, nous ne possédons pas un seul morceau authentique des discours du premier Gracchus.
AotrcM orateam polltlqnea.
Cicéron dit qu’un des contemporains de Gracchus, L. Papirius de Frégelles, avait laissé la réputation d’un homme très-disert, et qu’on avait de lui un discours. C’était une harangue que Papirius avait prononcée dans le sénat, pour les Frégellans et pour les colonies latines. C. Térentius Varro, fameux par sa défaite dans la lutte contre Annibal, avait peut-être plus d’outrecuidance et de faconde que d’éloquence. Mais Tite Live parle avec grande estime des talents oratoires de P. Licinius Crassus, qui fut consul en l’an 206 avant notre ère. -Sextus Élius Pétus, surnommé Gatus, ou l’Avisé, le plus savant des jurisconsultes du siècle, avait aussi, selon le mot de Cicéron, des ressources de parole; c’est-à-dire qu’il savait, au besoin, ou répondre à l’attaque, ou attaquer avec avantage. P. Cornélius Scipion, le fils du premier Africain , n’était pas non plus un homme dénué d’habileté dans ces luttes de l’esprit ; mais sa mau-
vaise santé ne lui permit pas de donner tout l’essor à ses facultés. Cicéron dit qu’il aurait pu se placer parmi les plus éloquents, à en juger par quelques petits discours, les seuls qu’il eût rédigés, et par une histoire (j'^en ignore le sujet) écrite en grec, et dans un style des plus agréables. Les autres orateurs de la même période ne sont connus que par leurs noms.