CHAPITRE XXXVI
puisqu’il diminue l’un de deux , ou plutôt de trois , et l’autre de trois cents, n’en fait pas moins des réflexions fort sensées sur l’énormité d’un pareil recueil. Il trouve que c’est beaucoup d’épigrammes ; et il ajoute, avec quelque raison, qu’on en pourrait retrancher les trois quarts sans rien regretter. Martial n’aurait peut-être pas désavoué le critique, lui qui dit quelque part, en parlant de ses épigrammes, qu’il y en a de bonnes, mais qu’il y en a de médiocres, et plus encore de mauvaises. « Lui-même , dit La Harpe , s’accuse en plus d’un endroit de cette profusion ; mais cet aveu ne diminue rien de l’importance qu’il a attachée k ces bagatelles. Elles nous sont parvenues dans le plus bel ordre , telles qu’il les avait rangées, et même avec les dédicaces en tête de chaque livre. Cela est fort consolant sans doute, mais pas assez pour nous dédommager de la perte de tant d’ouvrages de Tite Live, de Tacite et de Salluste , que le temps n’a pas respectés autant que le recueil de Martial. Le prèmier livre • est tout à la louange de Domitien : la postérité lui saurait plus de gré d’une bonne épigramme contre ce tyran. Au reste, ces louanges roulent toutes sur le même sujet : il n’est question que des spectacles que Domitien donnait au peuple ; et Martial répète de cent manières qu’ils sont beaucoup plus merveilleux que ceux qu’on donnait auparavant. Gela fait voir quelle importance les Romains attachaient à cette espèce de magnificence, et en même temps combien il était peu difficile de flatter l’amour-propre de Domitien. » Dans les autres livres, jusqu’au deuxième inclusivement , les épigrammes viennent à la suite l’une de l’autre, sans aucun ordre que le hasard, ou, si l’on veut, que la volonté capricieuse de l’auteur. Les deux derniers livres portent des titres particuliers : le treizième, celui de Xenia, c’est-à-dire Cadeaux, et le quatorzième , celui à' Apophoreta, qui a à peu près le même sens; et toutes les épigrammes de ces deux livres, à l’exception de trois, sont toutes de deuxivers, ni plus ni moins, et elles roylent sur <des sujets qui ont entre eux une • certaine analogie.
I . La Harpe a tort de dire le premier livre : c'esl le livre préliminaire ; c'est, si l’on veut, pour nous le premier, mais il n'en porte pas la litre.
MARTIAL
Martial écrivit et publia à Rome même presque toutes ses épigrammes. Le douzième livre du recueil fut le seul qu’il envoya de Bilbilis à Rome. Les Xenia et les Apophoreta, Bien que classés à la .suite de ce livre, sont d’une époque antérieure, et avaient paru chez le libraire Tryphon avant que Martial quittât l’Italie.
Caractère» de la {ioé»te de nartial.
H est difficile de ne pas traiter sévèrement un poète qui semble étranger aux plus simples notions de la morale, et presque à tout sentiment de pudeur. Martial se complaît dans l’obscénité; il s’y vautre avec une satisfaction manifeste. Encore s’il y portait quelque chose de ce génie créateur qui fait qu’on pardonne à Aristophane tant de péchés impardonnables. Mais non I ses épigrammes ordurières sont précisément les moins bonnes : pour être obscène, comme le remarque fort bien La Harpe, Martial n’en est pas meilleur; et, condamnable en morale, il ne peut être absous en poésie. Quelques critiques sont plus indulgents. Pour eux Martial est une sorte de moraliste, un satirique au petit pied, qui essayait de corriger à sa manière les vices de son temps : « Martial, dit M. Nisard, jouait le rôle de censeur; censeur suspect, je l’avoue , et qui parlait trop en connaisseur des vices qu’il critiquait, mais qui trouvait de temps en temps des accents honnêtes, et un certain dégoût digne de la haute satire. Il y a de l’indignation dans plus d’une de ses épigrammes ; et l’on dirait qu’il va prendre au sérieux les turpitudes de ses contemporains. Mais cette indignaliôn finit par une pointe : la colère du poète expire dans un jeu de mots. On sent que Martial a trop de tolérance pour faire de la satire; il a quelquefois du mépris, du dégoût, jamais de la haine. Il est presque reconnaissant envers les débauches monstrueuses dont il parle, pour les traits heureux qu’il en tire, ef il songe bien plus à faire rire que réfléchir son lecteur. Cette espèce d’insouciance nous blesse, il est vrai : nous ne concevons pas qu’on ne trouve qu’à rire de ce qui fait horreur; mais telle était la corruption des mœurs, au temps de Martial, que les grands vices pour lesquels la satire