‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 323 sur 397 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

se réserve, et qui, dans tout autre temps, marquent d’une certaine célébrité d’ignominie le très-petit nombre de ceux qui en sont atteints, étaient communs à tous les Romains, et tombaient par là dans le domaine de l’épigramme, du cancan, petites armes qui ne s’emploient d’ordinaire que contre les manies , les préjugés et les travers d’une époque, Tout ce qu’on pouvait exiger de Martial, vivant au milieu de ces vices, dans leur intimité, et peut-être dans leur confidence, c’est que, ne pouvant pas être leur ennemi ouvert, il ne fût pas leur flatteur, et qu’il eût assez de courage pour faire rire de ceux qu’il n’avait pas le pouvôir de déshonorer. Or, il a rempli cette tâche, quelquefois avec vigueur, quelquefois avec un sentiment oui n’a pas dû sortir d’une âme dépravée. » Je voudrais que cette apologie fût aussi fondée qu’elle est ingénieuse. Martial serait encore un assez pauvre personnage , puisqu’on reconnait qu’il avait sa part , et sa bonne part , de toutes les corruptions dont il se faisait le censeur. Il n’avait pas le bras d’Hercule, et il n’était pas fait pour terrasser le vice. Cela est parfaitement incontestable ; mais ce qui ne l’est pas, ce qui est même le contraire de la vérité , c’est que la satire, au temps de Martial, fût nécessairement réduite à la petite guerre et aux coups d’épingle. Le célèbre critique a oublié un instant que Martial était le contemporain de Juvénal; et que cette satire, qu’il proclame impossible à une pareille époque , n’a jamais été ni plus énergique ni plus foudroyante ; efficace , c’est une autre affaire. M. Nisard explique ailleurs pourquoi, après avoir lu Martial , il s’est senti naturellement porté à l’indulgence. C’est que Martial lui peignait Rome au vif, dans toutes ses hontes, dans tous ses avilissements, et qu’il l’avait singulièrement amusé de ses pointes sur les mœurs des chevaliers , des sénateurs et des valets. C’est quelque chose d’être l’image fidèle et naïve d’une époque , même de l’époque de Domitien. Mais nous ne cherchons pas si l’on peut tirer du recueil de Martial toute une piquante galerie d’originaux : nous nous demandons si Martial a fait de ses talents un digne et honnête usage. Force nous est de répondre que non, A cela près, je n’éprouve aucune répugnance à

MARTIAL

reconnaître qu’il est arrivé souvent à Martial de sentir et d’exprimer de nobles pensées, et qu’il ne va pas toujours au gré d’un vil instinct : il n’est même pas étranger à certaines délicatesses de l'âme; et quelquefois les vers de ce poète impur sont pleins d’une douce mélancolie. Il y en a aussi, et en très-bon nombre, qui sont tout simplement des vers spirituels et agréables, et où la pruderie la plus farouche ne saurait trouver à redire. Les meilleures épigrammes de Martial sont même les plus irréprochables, celles, comme dit La Harpe, qu’on peut citer partout. La Harpe prend pour exemple celle-ci, qui peut servir de leçon, suivant sa remarque, k Paris comme à Rome, et qui ne corrigera personne, ni à Rome ni à Paris. Elle s’adresse à un avocat : « Il ne s’agit ni de violence, ni de meurtre! ni de poison ; mais je suis en procès pour trois chevreaux. Ma plainte, c’est que mon voisin me les a dérobés. Voilà ce que le juge veut qu’on lui démontre. Et toi, tu fais retentir, d’une voix éclatante et avec un geste emphatique, Cannes, et la guerre de Mithridate, et les parjures de la fureur punique, et les Sylla, et les Marins, et les Mucius. Parle un peu, Postumus, de mes trois chevreaux'. »

Ces petites pièces, si nettes et si sobres, rappellent assez bien, quoi qu’en disent certains exclusifs, la savante et discrète manière de Catulle. Martial excelle, comme Catulle, à manier les rhythmes les plus divers; comme lui, il triomphe surtout dans l’hendécasyllabe; cornme lui aussi, il sait l’art d’enfermer beaucoup de sens en peu de mots. C’est l’esprit et la lime de Catulle, sinon toute sa perfection et toute sa grâce. Aussi Pline le Jeune, en apprenant la mort de Martial, a-t-il pu dire, sans se faire tort auprès des gens de goût, et sans qu’on le pût taxer d’avoir fait office d’ami indulgent à l’excès : « C’était un homme spirituel, piquant, vif, qui avait, en écrivant, beaucoup de sel, beaucoup de fiel, et nou moins de candeur*. » C’est cette candeur qui fait le charme des vers de Martial; et, si Martial

Page 1