CHAPITRE XXXVII
si je l’ose ainsi dire, la fadeur et l’ennui. Il y aurait de l’injustice à stigmatiser ces auteurs du titre de méchants écrivains : ce sont plutôt des neutres. Je dirais volontiers qu’ils n’existent pas. Ils n’ont pas même ce style après lequel ils ont tant couru. Virgile est resté Virgile, et ne leur a point livré ses secrets. Là où l’inspiration manque, comme le remarque un critique, il n’y a plus de netteté dans la langue, ni de justesse dans les images. La réaction fut donc inféconde, au moins quant à la poésie : nous dirons plus tard ce qu’elle produisit dans la prose. On se dégoûtait du style bizarre; on avait soif de naturel et de simplicité; mais où était la croyance, où était la vérité capable d’inspirer un style qui répondît à cette ambition? Pour qu’un pareil style fût possible, il fallait autre chose qu’un effort de volonté : il fallait des idées, des sentiments qui le rendissent nécessaire ; il fallait de grandes âmes en qui pussent se purifier, s’élever, se diviniser, pour ainsi dire, ces sentiments et ces pensées; des hommes, en un mot, dignes de recevoir le souffle sacré, à la fois grands cœurs et grands génies.
Valériu» Flaceos.
Il suffit presque d’indiquer le titre de l’épopée de Valérius Flaccus, et le nom de l’auteur qui lui en a fourni la matière, pour savoir à quoi s’en tenir et sur le goût du poète, et sur la nature de son talent. Le poème de Valérius Flaccus est intitulé Argonautiques, et ce poème est une imitation, ou plutôt une amplification, des Argonautiques d’Apollonius de Hhodes. L’épopée du grammairien alexandrin n’a que quatre chants; l’épopée de son imitateur en avait plus du double, puisqu’il en reste s5j)t livres entiers et une partie du huitième, et que ces huit livres n’étaient pas tout l’ouvrage.
Valérius Flaccus suit, dans l’ensemble, la même marche qu’ Apollonius. Comme lui, il remonte à la mission imposée à Jason par Pélias, et il se traîne à pas lents, beaucoup plus occupé des aventures du voyage que de la conquête de la Toison d’or. Dans les deux poèmes, ce sont les mêmes per-
PSEUDO-VIRGILIENS
sonnages, entrant en scène de la même façon ; ce sont les mêmes mythes, rangés dans le même ordre. Nulle différence non plus entre les caractères tracés par les deux poètes : c’est toujours, comme on l’a dit spirituellement, un Jason que nous ne pouvons guère admirer, une Médée que nous ne pouvons guère aimer. Et quand le poète latin semble mettre du sien dans son ouvrage, c’est Pindare, c’est Homère, ce sont les mythologues, c’est toute l’ancienne littérature qui fournit en réalité la matière. Valérius, d’un bout à l’autre, n’y est que pour la main-d’œuvre. Apollonius de Rhodes était à peu près l’ombre d’Homère. Valérius Flaccus est le néant même, l’ombre d’un ombre ! Ses prétentions virgiliennes ne sont que des prétentions : à part quelques descriptions ingénieuses, il n’y a rien, dans toute l’étendue des Argonautiques, qui rappelle, même de loin, ni l’art de Virgile, ni son style, ni sa langue. La langue de Valérius Flaccus, selon l’expression d’un critique, n’est point, comme celle de Virgile, une pure et chaste vierge; c’est une coquette précieusement attifée. Le poète vise-t-il à la force, il perd de sa clarté ; et le lecteur ne gagne à sa concision que le plaisir de deviner des énigmes. Son élégance est une fausse élégance ; ses hardiesses n’aboutissent pas, ou n’aboutissent qu’à des nouveautés suspectes; son éloquence est presque toujours hors des voies naturelles du beau et du vrai; enfin toute sa manière dénonce à la fois et pénurie d’imagination et absence de goût.
L’homme d’esprit qui a versifié cette insipide épopée est à peu près inconnu. On croit qu’il était de Patavium ou Padoue. Il mourut assez jeune, en l’an 88. Ce qui ferait supposer qu’il ne manqua pas de réputation en son temps, c’est cette mention de Quintilien ; « Nous avons beaucoup perdu naguère en Valérius Flaccus. » Il est probable que Quintilien faisait une médiocre estime de ce prétendu poète ; mais il aura voulu ne point heurter l’opinion générale ; sa phrase témoigne, selon moi, et de l’illusion des Romains, et des embarras du rhéteur, et de son adresse à sous-entendre, ou même, quand il y a qiielque intérêt, à parler pour ne rien dire.