CHAPITRE XXX Vn
porte! ce n’est pas la Thébatde qu’il faut lire, à l’on cherche dans la poésie des émotions, des sentiments, un cœur et une âme, autre chose qu’une imagination opulente et un brillant esprit. Stace disait, on s’en souvient peut-être, qu’il ne voulait que suivre de loin et adorer les traces de ri'néidc. Je trouve qu’il a un peu trop religieusement accompli son dessein. Ce virgilien est, à bien des égards, la contre-partie de Virgile. A vrai dire, Stace est plutôt, qu’il le sache ou qu’il l’ignore, un ovidien qu’un virgilien. M. Nisard a eu parfaitement' raison de signaler une étroite parenté entre- Stace et Ovide. Il remarque que ces deux poètes sont des versificateurs que jamais rien n’embarrasse, et capables d’exprimer en vers tout ce qu’il leur plaît de dire. « Mais, continue le critique, la muse Ü’Ovide tire une certaine aisance aimable et naturelle de l’époque favorisée où il écrit. L’esprit est plus unp qualité de l’homme chez Ovide, c’est plus une qualité de l’écrivain chez Stace. Ovide a plus d’esprit qu’il n’en fait; Stace en fait plus qu’il u’en a. Dans l’un, c’est la pensée surtout qui est spirituelle; dans l’autre, c’est plus souvent l’expression. Quand je lis Ovide, je eberche la pensée sérieuse qu’il a pu cacher sous ces formes faciles et légères ; je cherche si ce poète exilé de la cour n’a pas été disgracié pour une certaine indépendance philosophique, bien plus que pour d’indiscrètes amours. Quand je lis Stace, je n’y soupçonne jamais d’idées utiles, ni d’arrière-pensées indépendantes. Ce qui m’y intéresse, c’est seulement l’habileté de l’écrivain; c’est, le dirai-je, cette fatalité qui fait qu’un poète qui ne nous apprend rien, qui n’est bon à rieni, qui n’entre pour rien dans l’éducation de l’humanité, qui chante la chevelure d’un eunuque, un platane, le bon de César, a pourtant été doué, à un degré élevé, de ces qualités qui, ài certaines époques privilégiées, révèlent an poète les vérités d’un intérêt éternel, et lui suggèrent l’expression qui les fait durer. » M. Nisard, en écrivant ces lignes,, avait particulièrement en vue l’auteur des Silves; mais Stace poète héroïque n’a guère que les qualités et les défauts de Stace chantre du lion de Domitien, ou du platane d’Atédius Mélior, ou de la chevelure d’Éarinus.
Digilized CIoQgle
PSBÜDO-VIRGILIENS. . 539
Je ne dirai rien de l’Achilléide, sinon qae ce fragment ou celte ébauche ajoute peu de chose à la gloire épique de Stace. Le talent du poète y est, ni plus ni moins, ce qu’il est dans la Thébaïde. C’est le même abus de l’érudition mythologique, le même luxe d’imagination stérile, le même art à la fois savant et impuissant Quant aux Süves, Stace n’avait pas besoin, pour les écrire, de l’âme de Virgile ou du génie d’Homère. Les sujets de ces petits poèmes sont des néants; et c’est pour cette raison précisément qu’il les a si bien traités. Stace n’était jamais plus à l’aise que lorsqu’il s’agissait de dire ce qui ne valait pas la peine d’être dit. Non-seulement il le disait, mais il le disait supérieurement, avec toute sorte d’esprit et de charme. Je me trompe. H y manque l’esprit véritable, à savoir la raison piquante et ornée; il y manque le naturel et le sentiment, cette grâce et ce charme suprême. « C’est une bonne fortune pour Stace, dit M. Nisard, d’avoir à traiter un très-petit sujet. Sa grande réputation vient surtout de ce qu’il sait tirer quelque chose de rien. Pour un poète qui trouve à faire des vers par centaines sur un arbre, sur des bains, sur les larmes d’un ami, une chevelure d’eunuque pouvait être la matière d’une épopée. La pièce de Stace sur les cheveux d’Éarinus est un poème complet. Ce poème est plein de grâce et d’esprit; mais c’est de la grâce où il n’y a pas de sentiment, et de l’esprit où il n’y a pas de raison. Il faut moins y chercher des pensées que d’agréables effets de style, des vers harmonieux, une poésie d’images et de rhythme plutôt que d’idées; de l’improvisation italienne étincelante; un Jeu de la mémoire dans une tête vive. » Ce jugement est sévère, mais parfaitement fondé; et ce que le critique dit du poème sur les cheveux que l’eunuque de Domitien avait consacrés à Esculape, on peut le dire également de chacune des pièces qui forment le recueil des Silves. Le mérite principal, sinon unique, de, tous ces poèmes, c’est le style, et quel style encore ! Virgile frelaté, Ovide embelli, c’est-à-dire des fleurs d’une beauté suspecte ajoutées à trop de fleurs! Stace est à Virgile et à Ovide ce que Delille est à Racine et à Voltaire. Martial s’est essayé plusieurs fois sur les mêmes sujets que