CHAPITRE XXXVIII
versel. U Inslitulïon oratoire îiil, pour les contemporains, le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre.' Ce résumé devint le manuel de tous les maîtres d’éloquence et de tous les aspirants orateurs. On ne jura plus désormais que par Quintilien. Quintilien fut l’oracle de la critique et du goût ; ses jugements furent des arrêts sans appel. On fit honneur au savant rédacteur du code oratoire, non pas seulement de l’art avec lequel il en avait distribué les parties, non pas seulement de ce qu’il avait ajouté aux idées de ses devanciers, non pas seulement de la forme agréable dont il avait revêtu les préceptes ; mais, si je l’ose dire ainsi, on lui fit honneur de la science même ; on adora un inventeur dans celui qui n’était, peu s’en faut, qu’un compilateur et un metteur en œuvre. On ne se souvenait pas que, bien longtemps avant Quintilien, il y avait eu un Aristote, et que cet Aristote avait écrit la Rhétorique, un livre bien autrement fort et profond que y Institution oratoire. A peine se souvenaient-ils, ces Bomains dégénérés, que leur Cicéron, que ce Cicéron dont Quintilien avait relevé les statues, ce Cicéron dont ils lisaient et méditaient les harangues et les plaidoyers, avait été aussi un maître d’éloquence ; qu’une foule de choses, que presque toutes les choses importantes, Quintilien avait beau les bien dire, Cicéron les avait mieux dites encore ; enfin, que Cicéron en avait dit, sur les sujets traités par Quintilien, et des plus grandes, et des plus belles, et des plus sublimes, dont il n’y a pas même trace dans l’Institution oratoire. Cherchez-y, par exemple, rien qui rappelle, même de loin, les dix premières pages de l’Orateur, celte magnifique exposition de la doctrine de l’idéal, où respire le souffle divin du génie de Platon. Cherchez, et vous ne trouverez rien, pas une phrase, pas un mot ; et pourtant Quintilien avait la prétention, lui aussi, de faire que son orateur devînt un orateur parfait, un type, un modèle ! Mais les ouvrages didactiques de Cicéron avaient peu de lecteurs : on voulait des livres plus immédiatement pratiques ; on possédait, dans l’Institution oratoire, tout arrangé, tout préparé, tout mâché, ce qu’il eût fallu se donner la peine de découvrir à travers les traités de Cicéron. On s’en tint au manuel, on ne lut que le
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manuel, on ne sut que le manuel; et voilà comment Quinlilien fut un grand homme !
Parlons de la fortune de Quintilien chez les modernes. Le Pogge rencontre, en 1417, dans l’abbaye de Saint-Gall, le manuscrit de V Institution oratoire; plus tard, l’impression en répand les copies. Le siècle de la Henaissance admire ce bon sens, ce bon goût, ce bon style; cette rhétorique toute faite prend possession de toutes les écoles; on explique Quintilien, on le traduit, on le commente. Quintilien parle toutes les langues. Pensées de QuintUien, phrases de Quintilien, jugements de Quintilien, que voit-on autre chose, depuis lors, dans les traités à l’usage de la jeunesse studieuse ? Quintilien partout, Quintilien toujours : quel nom a plus retenti dans tous les livres, depuis tantôt quatre siècles? Au dix-huitième siècle, et même au dix-septième, il n’eût pas fallu que quelque critique malavisé fût venu dire : « Ce grand homme que vous admirez tant, ce n’est pas un grand homme ; ce juge infaillible n'est point infaillible; l'Institution oratoire n’est qu’un ouvrage de seconde main, et indigne, malgré ses mérites, de la place qu’U a usurpée. > Qui n’eût jeté la pierre au médisant? En ces temps-là, Quintilien était presque un dieu. Un traducteur de Quintilien était un personnage. On le comptait, dans la littérature, parmi les plus considérables. L’Académie française lui ouvrait toutes ses portes, heureuse de posséder dans son sein un Quintilien français : je dis un traducteur, et quel traducteur ! non pas même l’ombre de Quintilien, l’abbé Gédoyn ! La Harpe ne parle de Quintilien que dans les termes d’un enthousiasme hyperbolique. Avant de s’engager dans l’étude des monuments de l’éloquence antique , il fait une analyse très-détaillée de l’Institution oratoire. Cette besogne achevée , notre savant aristarque s’aperçoit qu’il a oublié que Cicéron, qui s’y connaissait, a aussi parlé de l’art traité par Quintilien. Et vite il écrit un chapitre sur les ouvrages didactiques de Cicéron. Mais Quintilien avait eu cent pages, et Cicéron en a trente ! Quelle proportion ! Il est vrai que La Harpe ne s’occupe que des dialogues de l’Orateur; qu’il mentionne à peine les autres traités , et qu’il n’a pas même cité le nom du plus beau de