CHAPITRE XXXVHI
écoles qu’ils reçoivent ces maux, mais ils les apportent dans les écoles.
« Mais, pour ce qui concerne les études, un seul aura, dit-on, plus de temps à donner k un seul. Avant tout, rien n’empêche que ce je ne sais quel un seul soit aussi avec celui qui s’instruit dans les écoles. Et, quand même il serait impossible de réunir l’un et l’autre avantage, je préférerais encore aux ténèbres et à la solitude cette lumière d’une réunion bien composée. Car les meilleurs maîtres aiment à avoir un grand nombre de disciples, et ils se croient dignes d’un théâtre un peu vaste. Mais d’ordinaire les hommes d’un ordre inférieur, par la conscience qu’ils ont de leur faiblesse, ne s’indignent point de s’attacher à un seul élève, et de remplir, en quelque sorte, l’office de pédagogue. Aussi bien, j’accorde qu’on parvienne à posséder chez soi, k force de crédit, ou d’amis, ou d’argent, un précepteur savant et incomparable ; pourtant, est-ce que ce précepteur occupera sa journée tout entière au profit de son élève unique ? ou bien l’élève peut-il jamais soutenir une application perpétuelle, sans que son esprit se fatigue, comme la vue des yeux quand nous fixons continuellement le même objet? D’ailleurs, il y a des études qui ont besoin de beaucoup plus de recueillement. En effet, le précepteur n’est point aux côtés de l’élève écrivant, apprenant par cœur ou méditant; toutes choses où l’intervention d’un étranger ne saurait que troubler notre travail. La lecture elle-même n’exige ni pour tout, ni toujours, im guide ou un interprète. Quand s’acquerrait, sans cela, la connaissance de tant d’auteurs? Il n’y a donc qu’une faible portion de temps où il faille, si je puis dire, ordonner le travail pour tout le jour. Par conséquent, l’enseignement même qu’on doit donner k chaque élève en particulier peut très-bien passer par plusieurs. Au reste, la plupart des choses qu’on enseigne sont de telle nature, que la même voix peut tout k la fois les faire parvenir k tous....
« Avant tout, que le futur orateur, destiné k vivre dans une grande multitude et dans la pleine lumière de la république, s’accoutume dès son âge tendre k ne pas redouter les hommes, et k ne point pâlir par l’effet de cette vie soli-
taire et comme passée à l’ombre. Il faut toujours exciter, toujours élever l’esprit, qui, dans une solitude de ce genre, ou languit et contracte dans l’obscurité une sorte de rouille, •ou se gonfle d’une vaine persuasion : il est inévitable, en effet, que celui-là s’en fasse accroire, qui ne se compare à personne. Puis, quand il lui faut mettre au jour ce qu’il sait, il n’y voit plus en plein soleil ; et tout ce qu’il rencontre lui est nouveau, comme ayant appris sans témoins ce qu’il a à faire parmi un grand nombre. Je ne dis rien des amitiés, qui durent indestructibles jusqu’à la vieillesse, pénétrées d’une sorte de sentiment religieux. Car c’est chose non moins sainte de s’initier aux mêmes études qu’aux mêmes mystères. Où apprendra-t-il le sens commun, ainsi qu’on l’appelle, celui qui se sera séparé de la société de ses semblables, société dont le besoin est naturel non-seulement aux hommes, mais aux animaux muets eux-mêmes ? Ajoute qu’à la maison il ne peut apprendre que ce qu’on lui enseignera à lui personnellement : dans l’école, il apprend aussi ce qu’on enseigne aux autres. Il entendra chaque jour approuver une foule de choses, en corriger une foule d’autres j il gagnera aux reproches adressés à la paresse d’un condisciple; il gagnera aux louanges méritées par l’activité d’un autre : les éloges exciteront son émulation; il croira honteux de céder le pas à un égal, et beau de l’emporter sur de plus avancés. Tout cela enflamme les esprits ; et, quoique l’ambition soit en elle-même un vice, elle est souvent néanmoins une cause de vertus. »
Je pourrais continuer de citer; mais les réflexions qui suivent sont de la pédagogie bien plus que de la morale, et n’ont pas pour nous le même degré d’intérêt. Un livre où se trouvent de telles pages, et je répète qu’il y en a beaucoup et dans plus d’un genre, ce livre n’est pas l’œuvre d’un esprit vulgaire. Non-seulement Quintilien sait penser, mais U sait revêtir sa pensée des formes les plus heureuses. Jamais écrivain ne fut plus maître de son style; et il faut compter Quintilien parmi les plus savants artistes en fait de prose. Je n’entends point par là que son style soit la perfection même ; il s’en faut de mille lieues. Quintilien produit à son