CHAPITRE XXXVIII
gré tous les effets qu’il entreprend de produire ; mais il veut produire des effets ; c’est dire assez qu’il est de son siècle, et beaucoup plus qu’il ne se le figurait lui-même. Ses contemporains aimaient le trait : il l'aime comme eux. On l’a pu> voir, même dans le peu que j’ai essayé de transcrire. Ce n’est pas ce mouvement continu de l'âme, ce large et majestueux courant de la pensée, que nous admirons dans les traités oratoires du maître- incomparable : ce ne sont bien souvent que saccades et cascatelles. C’est la langue de Cicéron, au moins pour l’ordinaire : ce n’est plus le style de Cicéron. S’il fallait une formule pour résumer mon idée, je définirais le style de Quintilien un compromis entre le Cicéron et le Sénèque. Ainsi Quintilien, en dépit de ses principes, ne fut qu’un demi-classique; et l’adversaire persévérant de Sénèque n’a pu faire que Sénèque n’ait laissé en lui quelque chose de son esprit sentencieux, de sa manière abrupte, et de celte affectation de profondeur qui n’aboutit quelquefois > qu’à l’obscurité.
Quintilien et la déclamation.
M. Nisard, après avoir énuméré, d’après Quintilien, tous les petits artifices que les rhéteurs enseignaient comme les arcanes de la véritable éloquence, consacre un très-curieux et très-piquant chapitre à montrer jusqu’à quel point Quintilien était resté ce qu’il veut tant ne pas être, et combien son talent avait subi l’empreinte du goût contemporain. On me saura gré d’extraire quelque chose de ces pages tout à la fois instructives et intéressantes :
« C’est pourtant le grave Quintilien, cet esprit si sain, si judicieux, qui avait, dit-on, conservé le dépôt du goût, qui du moins recevait d’assez gros appointements pour le conserver; c’est le défenseur officiel de toutes les bonnes traditions, qui a donné ces recettes d’éloquence, dans un style ingénieux^ délicat, coloré, et bien digne d’un meilleur emploi ! C’est dans Quintilien que vous trouvez tous les secrets du procédé oratoire ; c’est l’admirateur de l’Ulysse d’Homère, de ûémosthène, de Cicéron, qui se charge de faire un homme éloquent, un orateur accompli, avec des gestes de mime, une
QUINTir.lEN. 555
voix de chanteur, des poses de comédien, et tout un appareil de petites précautions, de petites qualités, de petites grâces, de petits mensonps. La plus grande preuve qu’il n’y a rien à faire contre les décadences littéraires, ce sonttoutes ces graves prescriptions de Quiotilien. Il croyait régenter son siècle, et sonsmcle lui imposait, en réalité, le plus puéril de ses travers!
« Quintilien ne défend pas l’éloquence ; il n’en défend que la pantomime. Un esprit plus profond serait remonté h la source des choses, et, au lieu de tant s’occuper de la tenue de orateur, il aurait cherché ce qui pouvait rajeunir l’éloquence, dans un pays sans liberté, sans Forum, où, faute d’affaires qui suscitassent naturellement l’éloquence, on en cherchait ombre dans des causes imaginaires.... Le choix des sujets, parmi lesquels on préférait les plus bizarres et ceux où les situations étaient les plus violentes, accoutumait les jeunes pns à 1 exagération ou au raffinement; de telle sorte qu’un omme élevé dans les écoles ne pouvait plus parler naturelement de la mort de sa femme ou de son fils, alors même qu il en était accablé.
« Quintilien en offre un exemple frappant. Avant d’être poux et père dans la réalité, nul doute qu’il n’eût été époux et père dans les déclamations de l’école. Aussi bien, on recommandait aux déclainateurs de lire et d’étudier Ménandre, parce que, alternativement pères, bis, soldats, paysans, ric es, pauvres; ayant pour tâche tantôt, de se mettre en coère, tantôt de supplier; tour à tour doux et traitables, durs et autains, ils trouvaient tous ces caractères dans Ménandre, admirablement tracés, au dire des anciens. Quintilien avait eu apparemment quelque douleur paternelle à exprimer ; ce qui ^ aisait d ordinaire avec un luxe d’injures vagues contre la ortune. Quand donc il éprouva pour son compte les sentiments qu il avait déclamés dans les écoles lors de son apprentissage, et qu il lui fallut pleurer tour à tour, avec des larmes vraies, trois morts prématurées, celle de sa femme âgée de dix-neuf ans, celle de son plus jeune bis, puis celle de son bis aiué, il mêla involontairement, dans la peinture de ses regrets de mari et de père, les exagérations de l’école aux accents d’un cœur déchiré.