‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 339 sur 397 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

<t Les plaintes éloquentes par lesquelles commence le livre VI sont marquées de ce double caractère; et pourtant on dirait qu’il se méfie de ses souvenirs, qu’il a peur d’être éloquent dans le goût de l’école ; car il se défend de toute arrière-pensée d’écrivain et d’orateur ; il ne veut pas qu’on voie de prétention littéraire dans ces tristes confidences. « Je ne « mets point de faste dans ma douleur, s’écrie-t-il, et je ne « cherche point à grossir mes larmes. » Hélas! n’est-ce pas déjà une prétention, que d’annoncer qu’on n’en veut pas avoir? « Voici qui est du vrai père ;

« Cet enfant était plein de caresses pour moi; il me préfé- « rait à ses nourrices, à l’aïeule qui veillait à son éducation, * à toutes les personnes qui sont le plus agréables à l’en- « fan ce. »

*t Mais la raison que donne Quintilien de ces caresses et de cette préférence est du faux père de l’école :

« C’était dit-il, un piège de la Fortune, pour me rendre « sa perte plus poignante. »

« Ce qui suit est encore du vrai père :

« O mon enfant, ô mes espérances déçues, ai-je pu voir « tes yeux s’éteindre et ton âme s’exhaler; ai-je pu tenir dans « mes bras ton corps froid et inanimé, et pourtant recouvrer ff mes sens et respirer encore l’air vital? Ah ! j’ai bien mérité « les tourments que j’endure, et les pensées poignantes qui r. me déchirent! Toi qui venais d’être honoré de l'adoption « d’im consul, et qui pouvais prétendre un jour aux honneurs « de ton père adoptif; toi, destiné pour gendre à un préteur,

« ton oncle maternel; toi, désigné par l’espérance universelle « pour faire revivre parmi nous les plus beaux temps de l’é- « loquence, je t’ai perdu, et, père sans enfants, je ne survis « que pour souffrir! »

« Mais le faux père de l’école n’est pas loin. Il va se trahir, dans la phrase qui vient après, par un trait de bel esprit, et par une bravade de stoïcien ;

« Ah! si je consens non pas à aimer mais à supporter la lu- « mière du jour, cet effort sera ta vengeance ; car c’est en vain « que nous mettons tous nos maux sur le compte de la For- « tune : nul n’est longtemps malheureux que par sa faute. »

« Cette dernière phrase, en particulier, est d’autant plus vaine, que, deux lignes plus loin, Quintilien entrevoit la pôssibilité de se calmer, et demande l’indulgence du public pour le retard qu’il a mis à publier son ouvrage. Quand on a l’intention de vivre, on ne débite pas des aphorismes de suicide ; il n’est pas de bon goût de prêcher le courage aux autres, dans un endroit où l’on se fait plus lâche qu’on n’est. »

he chapitre premier du dixième livre.

Quintilien, parvenu au commencement du dixième livre de son ouvrage, s’occupe des lectures capables de former le style de l’orateur. Au lieu de se borner à déclarer vaguement qu’il faut lire de bons écrivains, ou même de nommer simplement • les principaux, il rédige un catalogue complet des classiques grecs et romains, en joignant à chaque nom un jugement plus ou moins développé. Cette revue critique est précieuse à bien des égards, mais non pas autant qu’il plaît à quelques-uns de le dire. Je vois presque tous ceux qui parlent du chapitre premier du livre dixième de V Instilulion oratoire s’extasier comme s’il s’agissait d’une merveille. Nous avons trop souvent rencontré les jugements de Quintilien, et nous avons été forcés trop souvent de les combattre, pour qu’il nous soit permis de partager l’illusion générale. Je n’ai pas besoin de répéter ici ce que j’ai maintes fois exprimé, avec toute la franchise dont je suis capable, à propos des auteurs grecs ou latins mal jugés par Quintilien. Je rappellerai seulement que Quintilien n’y a pas toujours mis toute la conscience désirable. Je ne le taxe point de mauvais goût. Quand il écrit de ce qu’il connaît pertinemment, ses arrêts sont à peu près inattaquables. Ils sont rédigés en termes excellents, quelquefois avec une grande force de style, et, d’ordinaire, sous des formes vives et spirituelles. Je voudrais, pour son honneur, qu’il eût jugé tous les écrivains qu’il prend à partie, comme il juge Homère, ou Cicéron, ou quelques autres. Mais combien d’écrivains, et même d’écrivains de génie, ne sont pour lui que des noms! Quand ce sont des Grecs, il les classe d’après le canon alexandrin, et il leur consacre de ces

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