CHAPITRE XXXVIII
phrases banales qui ne prouvent guère qu’une chose, c’est qu’on ignore précisément ce qu’on juge. Quand ce sont des Latins, il les classe au hasard, mêlant ensemble Lucrèce et Macer, Catulle et Bibaculus, etc.; et il ne les caractérise ni avec plus de précision, ni en traits plus reconnaissables. Je conçois mieux l’embarras du critique à propos de quelques contemporains, dont il connaissait trop bien les œuvres. J’estime pourtant qu’il valait mieux se taire sur tels et tels, que d’en parler non pas même en phrases banales, mais en phrases h double entente, et môme en indéchiffrables énigmes. Il n’y a qu’un seul contemporain sur lequel l’auteur soit explicite, et à qui il n’épargne ni les éloges, ni les plus belles fleurs de son style. Vous songez à Tacite, à un des Pline • peut-être : erreur énorme, cher lecteur! Il s’agit d’un poète, et d’un grand poète; et ce poète, c’est Germanicus Auguste, non pas le noble Germanicus que vous et moi connaissons, un poète en effet celui-là, et, à coup sûr, un grand homme ; mais César le Germanique, autrement dit Domitien , autrement dit le Néron chauve. Écoutez plutôt Quintilien ; <L Nous avons nommé ces poètes, parce que le gouvernement du monde a détourné Germanicus Auguste des études qu’il avait entreprises, et parce que les dieux ont trouvé que c’était peu qu’il fût le plus grand des poètes. Qu’y a-t-il néanmoins de plus sublime, de plus docte, de plus parfait enfin, que ces ouvrages mêmes qui lui ont servi de récréation dans sa jeunesse, quand il eut reçu un commandement militaire ! En effet, qui pourrait mieux chanter les guerres que celui qui les fait si bien? Quel est celui qu’écouleraient de plus près les déesses qui président aux éludes? A qui la divinité familière de Minerve révélerait-elle davantage ses secrets? Les siècles futurs le diront plus complètement que nous! Car aujourd’hui cette gloire disparaît dans l’éclat éblouissant de toutes ses autres vertus. Toutefois, César, nous les prêtres du culte des lettres, tu permettras bien que nous ne passions point un tel fait sous silence , et que nous attestions du moins, en termes de Virgile, que pour toi le lierre rampe à travers les lauriers de la victoire. » C’est là un triste péché, un vrai crime de lèse-morale et de lèse-litté-
rature. Jq conviens, malgré tout, que l’idée du catalogue est une heureuse idée, et qu’il y a du bon, de l’excellent même, dans le chapitre de Quintilien. Mais c’est un peu comme dans les épigrammes de Martial : le médiocre n’y est pas rare, et le mauvais y abonde.
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Quelques-uns attribuent à Quintilien le Dialogue des Orateurs. Ce dialogue n’est autre chose, selon eux, que l’ouvrage de Quintilien intitulé, par son auteur, des Causes de la Corruption de l'Éloquence. Il n’est pas fort difficile de démontrer la fausseté d’une telle assimilation. Et d’abord, si le dialogue était de Quintilien, ce qu’on y devrait trouver à chaque pas, ce sont les idées de Quintilien, ses opinions sur les hommes et sur les choses, ou tout au moins une certaine conformité avec les doctrines et les jugements exposés dans Vlnslilution oratoire. Or, on y trouve presque partout exactement le contraire. En veut-on des exemples? qu’on se rappelle le jugement de Quintilien sur SaJéius Bassus, et le jugement de l’auteur du dialogue sur le même poète : c’est presque la nuit et le jour. Prenons des orateurs. Cicéron, pour le vrai Quintilien, est un dieu ; Cicéron, pour le prétendu Quintilien du dialogue, est un écrivain terne et flasque, souvent monotone, et qu’on ne lit pas toujours sans fatigue ni ennui. Les deux critiques ont entendu l’un et l’autre Vibius Crispus, un des plus fameux orateurs du temps des Flaviens : l’un voit en Crispus un foudre d’éloquence; l’autre dit que Crispus a de l’art, de l’agrément, et qu’il sait charmer, mais qu’il vaut mieux dans les causes privées que dans les causes publiques. Quintilien est le panégyriste convaincu des exercices déclamatoires ; l’auteur du dialogue en est l’adversaire non moins convaincu : il est même l’ennemi déclaré et de la rhétorique et des rhéteurs. Ce n’est pas Quintilien, à coup sûr, qui a écrit la violente diatribe qu’on va lire : « Aujourd’hui, nous conduisons nos jeunes gens aux tréteaux de ces pédants qu’on nomme rhéteurs, qui commencèrent à se montrer quelques années avant le temps de Cicéron, et qui furent si loin de plaire à nos an-