CHAPITRE XXXVm
cêtres, qu’ils furent forcés, par les censeurs Crassus et Domitius, de fermer, comme dit Cicéron, leur école d’impudence. C’est là qu’on les mène encore; et je ne saurais dire ce qui nuit le plus à leur esprit, du lieu même, ou des condisciples, ou du genre d’étude. Le lieu, en efi'et, est loin d’être respectable : il n’y entre jamais que des ignorants qui se valent. Quel profit pourrait-on tirer des condisciples, enfants mêlés à des enfants, adolescents à des adolescents, et qui ne s’inquiètent ni de ce qu’ils disent ni de ce qu’ils entendent? Les exercices eux-mêmes sont, en général, contraires à leur but. Ainsi on traite, chez les rhéteurs, deux sortes de genres, le délibératif et le judiciaire. Le genre délibératif, comme s’il convenait à des esprits moins développés et demandait moins de connaissances, est abandonné aux enfants. Le genre judiciaire est le partage des plus forts; mais quels sujets, grands dieux, il leur faut développer! quels pitoyables sujets! La matière est toute dans l’invraisemblable : il n’y a que la déclamation qui puisse y répondre. Récompenses à des tyrannicides, alternatives laissées à des vierges déshonorées, remèdes de la peste, etc.*. » Ce n’est pas ainsi que Quintilien parle de son art; ce n’est pas lui qui s’est vilipendé lui-même. L’homme qu’on vient d’entendre n’est pas celui que nous avons entendu célébrant les écoles, et énumérant les avantages de l’éducation publique.
Le Dialogue des Orateurs n’est donc pas l’œuvre de Quintilien. Outre les preuves que nous en avons données, il y en a une absolument péremptoire, et qui aurait même pu me dispenser de toutes les autres. La conversation qui est le sujet du dialogue est censée avoir eu lieu sous le règne de Vespasien, et dans un temps qui correspond à l’an 75 de notre ère. L’auteur, qui écrit bien des années après, et soidisant de mémoire, déclare avoir assisté à cette conversation, et il dit qu’à cette époque il était encore dans sa première jeunesse (Juvenis admodum). Or, Quintilien, en l’an 75, avait déjà au moins vingt-trois ans, et probablement
^ . Diulogue des Orateurs, chap. xxxv.
OUINTIUEN.
même davantage : ce n’était plus un tout jeune homme, et c’était déjà un homme célèbre.
Cet auteur, qui n’est pas Quintilien, quel est-il? c’est un problème que je ne me chargerai pas de résoudre. Tous les noms qn’on a proposés présentent des difficultés plus ou moins considérables. Il y a trois hommes dont l’âge concorde parfaitement avec celui de l’auteur du dialogue, et qui étaient tous les trois des adolescents, et presque des enfants, à l’époque de l’entretien dont il a voulu perpétuer le souvenir. Ces trois hommes sont Suétone, Pline le Jeune et Tacite. On peut élever du premier coup, contre Suétone, une fin de non-recevoir. Suétone est un écrivain médiocre, et l’auteur du dialogue est un écrivain du premier ordre. Les notices de Suétone sur les grammairiens, sur les rhéteurs et les poêles, nous montrent ce qu’il savait faire comme critique : c’est la sécheresse même, une absence complète de verve et même d’esprit. Ajoutez que Suétone, comme Quintilien, est l’adorateur de tout ce que l’auteur du dialogue foule aux pieds. Il en est de même de Pline le Jeune. Pline le Jeune, disciple de Quintilien, ne répudia jamais les traditions de son maître. Personne ne s’accommodait mieux que lui du travers qui faisait prendre la déclamation pour de l’éloquence. Il fut en son temps, pour ainsi dire, le roi de la déclamation. Pline avait beaucoup d’esprit, mais plus de bel esprit encore que d’autre chose. Or, ce n’est pas lui faire tort que de dire qu’il n’en avait pas assez pour écrire le dialogue, ce chef-d’œuvre de dialectique, de raison passionnée, d’inspiration môme, sinon toujours de haute impartialité et de stricte justice. Il y a loin des Lettres, ou même du Panégyrique de Trajan, au Dialogue des Orateurs. Tacite avait plus de génie et même plus d’esprit qu’il n’en fallait, pour être l’écrivain que nous cherchons. Mais qu’y a-t-il de commun entre le style des Annales et des Histoires, ou même de la Germanie et de VAgricola, et le style du dialogue? rien, sinon un grand éclat d’imagination, et un certain abus des expressions poétiques. La manière du critique est presque l’antipode de la manière de l’historien. Autant Tacite est serré, concis et sévère, autant l’auteur du