CHAPITRE XXXVIII
dialogue est large, épanoui et riant. Gutmann, un de ceux qui ont le mieux montré combien cette opposition est flagrante, remarque fort judicieusement que, si le dialogue paraissait aujourd’hui pour la première fois au jour, il n’y aurait pas un lecteur un peu entendu qui songeât à l’attribuer à Tacite. Tout ce qu’on pourrait dire, après l’avoir lu, comme le remarque aussi Gutmann, c’est [que l’écrivain, quel qu’il soit d’ailleurs, avait beaucoup pratiqué les ouvrages de Cicéron, et qu’il aime à se servir de formes et d’expressions cicéroniennes. Il y a, en effet, cela de piquant et presque d’étrange, que l’écrivain qui a traité le plus durement Cicéron, et même le plus injustement, a été le plus intelligent de tous les cicéroniens, et, à coup sûr, le plus digne de Cicéron. L’adversaire de l’école classique, le panégyriste de l’éloquence nouvelle et de la nouvelle poésie, est le plus vraiment classique des écrivains du temps : il l’est plus et mieux que Pline ; il l’est plus et mieux que Quintiüen même.
I<ea peraennagca du diMlogue.
Les interlocuteurs que l’auteur a mis en scène sont le poète Curiatius Maternus et les orateurs Marcus Aper, Julius Sécundus et Vipstanus Messala. C'est chez Maternus qu’ils se rencontrent, le lendemain du jour où le poète avait récité son Caton.
Aper, suivant l’opinion de la plupart des contemporains, s’était fait une réputation d’orateur par Tes dons de son esprit et la force de sa nature, plutôt que par la culture et le travail. Suivant l’auteur du dialogue, Aper, sans avoir une instruction très- étendue, méprisait les lettres bien plus qu’il ne les ignorait : il croyait que sa gloire serait plus grande, si son génie paraissait ne s’appuyer sur aucun art étranger. On reconnaît ici la vieille tactique romaine, renouvelée des Antoine et des Crassus, surtout des Caton. Mais Aper n’en est pas moins un admirateur du présent, et un contempteur du passé. C’est dans sa bouche que" l’auteur, a mis les plus violentes critiques contre Cicéron et contre toute l’ancienne littérature. Aper ne ménage rien ni personne. On
dirait qu’il tient à se montrer digne de son nom : c’est un vrai sanglier (aper), donnant du boutoir à droite et à gauche. Mais il est impossible d’avoir plus de verve, plus d’entrain et plus d’esprit. C’est le personnage de prédilection de l’auteur. C’est manifestement celui qu’il a pris surtout pour interprète de ses idées. On sent à chaque pas que l’auteur est, comme Aper, un homme de l’école nouvelle, et qui croit, comme lui, qu'il ne s’agit pas tant d’imiter les anciens que d’avoir dn génie ; d’étudier les secrets du beau style, que d’avoir quelque chose à dire.
Julius Sécunduÿ ne parle pas beaucoup dans le dialogue. Aussi bien l’auteur nous apprend-il que cet orateur n’avait pas la parole facile. Il y aurait eu dès lors une sorte de contradiction à le faire disserter d’abondance, même sur des .sujets qu’il connaissait parfaitement. Sécundus ne trouvait toutes ses facultés qu 'après une préparation suffisante : alors il parlait d’une façon claire, correcte, serrée, et avec toute sorte de qualités sévères. Sécundus était un écrivain distingué, et il avait laissé une Vie de Julius Asialicus, qui était un assez beau morceau d’histoire.
Vipstanus Messala n’arrive guère qu’au milieu de l’entretien. Cet orateur ne nous est connu que par les discours qu’il prononce dans le dialogue. C’est lui que l’auteur charge de la défense des anciens contre Aper; et il s’en acquitte avec un tact parfait, sinon précisément d’après la méthode des classiques. C’est lui qui invective, dans le dialogue, contre les rhéteurs et contre la déclamation. Comme les classiques, il admet qu’il y a décadence ; mais il ne se borne pas, comme eux, à des phrases un peu vides : il montre en quoi la décadence consiste, et il en analyse profondément les causes. Les doctrines de Messala ne sont point en contradiction avec celles d’Aper; ou plutôt il n’y a entre elles qu’une contradiction apparente. Messala, dans son rôle officiel, fait la contrepartie des discours d’Aper : il corrige ce qu’ont d’excessif et de choquant les arrêts du critique impitoyable ; il raffermit sur leurs bases les statues qu’Aper avait ébranlées. Il est plus juste pour les hommes du passé ; mais son admiration pour les anciens n’a rien de superstitieux : il sait faire, dans