‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 343 sur 397 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

le passé même, la part du mal comme celle du bien ; et il y a tel de ses jugements qu’Aper n’eût pas exprimé sous une forme plus sévère. Lisez, par exemple, ce que Messala dit de Mécène, de Gallion, de quelques autres. Sur le fond des choses, Messala ne diffère de son contradicteur que du plus au moins. Il ne croit pas aux grandeurs du présent; mais il ne nie pas la puissance de l’esprit : il espère que tout n’est pas fini pour la littérature ; il brûle de voir Rome renouveler les pacifiques triomphes de la pensée ; il rêve des gloires dignes de Virgile et de Cicéron. On dirait qu’il pressent la Germanie et les Annales.

C’est ainsi que l’auteur du dialogue, en dessinant des caractères divers, et en ménageant entre ses personnages des contrastes agréables, ne laisse pas pourtant de manifester sans cesse sa propre pensée, et de montrer, d’un bout à l’autre de son ouvrage, combien on aurait tort de le prendre pour un béat de l’école qui ne savait que dire ; Imitez les modèles.

Intérêt blHtorlqne et littéraire du Dialogue dca Orateurs.

J’accorderai sans peine que les personnages du dialogue font, en général, des discours un peu longs, et que l’auteur ment un peu à son titre et à son préambule, qui ne nous annonçaient que la reproduction d’une conversation familière. C’est un défaut, à coup sûr ; et je reconnais que Platon et Cicéron savaient mieux se conformer aux lois du genre. Mais que de beautés dans ces discours, et de beautés de toute sorte ! Qui pourrait songer, en les lisant, qu'ils dépassent la juste mesure? Que ce soit Malernus qui parle, ou Aper, ou Messala, je n’ai que le temps d’admirer, sinon toujours d’approuver : je suis captivé, fasciné, ravi. Il n’y a pas de livre latin, et je n’e.xcepte pas même les plus beaux livres de Cicéron, dont la lecture soit plus attachante. On y apprend beaucoup ; et on y rencontre, non pas çh et là, mais à chaque page, mais presque à chaque ligne, de ces choses de génie, pensées, images, expressions, qui prouvent que l’auteur avait quelque raison d’affirmer qu’après les héros de l’ancienne littérature, il pouvait encore naître des héros.

QÜINTILIEN. 565

Je ne disserterai pas ici pour démontrer combien le Dialogue des Orateurs est un monument précieux, et pour ce qu’il ajoute aux trésors littéraires de Rome, et pour ce qu’il ajoute à nos connaissances sur l’histoire des idées. Je ferai mieux : je citerai quelques passages qui mettront, je l’espère, cette valeur dans tout son jour.

Voici la comparaison que fait Messala de l’éducation de la première enfance, telle que l’entendaient et la pratiquaient les anciens Romains, avec celle que la mode avait plus tard mise en usage : « D’abord, le fils né d'une chaste mère n’était point élevé dans la cellule d’une nourrice achetée, mais dans le giron et entre les bras de sa mère, qui faisait sa principale gloire de veiller sur sa maison et de se dévouer à ses enfants. On choisissait en outre quelque parente âgée, irréprochable dans ses mœurs, pour lui confier tous les rejetons de la même famille ; et devant elle il n’était possible ni de rien dire de honteux, ni de rien faire de contraire à l’honneur. Ce n’était point seulement les études et les travaux des enfants, mais bien aussi leurs plaisirs et leurs jeux, qu’elle réglait avec gravité et retenue. C’est ainsi que Cornélie, mère des Grecques, Aurélie, mère de César, Atia, mère d’Auguste, présidèrent, dit-on, à l’éducation de leurs fils, et en firent des hommes supérieurs. Il résultait de cette discipline et de cette sévérité, que ces âmes candides et pures, que n’avait fait encore dévier aucune passion mauvaise, saisissaient avidement les connaissances libérales ; et, quand le penchant les portait soit vers l’art militaire, soit vers la science du droit, soit vers les études oratoires, elles s’y livraient sans partage, elles épuisaient leur objet tout entier. Mais aujourd’hui, l’enfant à peine né est remis aux mains de quelque esclave grecque, à laquelle on adjoint tel ou tel serviteur, pris au hasard entre tous, et d’ordinaire le plus vil, le plus incapable d’aucun emploi sérieux. Des esprits tendres et ignorants se pénètrent bien vite de leurs, fables et de leurs préjugés; et personne, dans toute la maison, ne s’inquiète ni de ce qu’il dit ni de ce qu’il fait devant son jeune maître. Les parents eux-mêmes accoutument leurs enfants non point à la probité et à la modestie, mais à l’indis-

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