‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 346 sur 397 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

que n’avait encore souillés aucun vice. C’était le langage des oracles. Car cette éloquence cupide et sanguinaire que nous voyons aujourd’hui est chose toute récente, née de notre dépravation, et, comme tu disais, Aper, imaginée pour tenir lieu d’arme offensive. Cet âge heureux, et pour me servir de l’expression consacrée, ce siècle d’or, ne connaissait ni orateurs ni accusations : en revanche, il abondait en poètes et en hommes inspirés , qui chantaient les belles actions, et n’avaient point à en défendre de mauvaises. Il n’y avait personne qui jouit d’une gloire plus grande ni d’honneurs plus augustes, d’abord auprès des dieux, dont ils révélaient, pensail-on, les réponses, et dont ils partageaient les festins; ensuite auprès de ces enfants des dieux, de ces rois sacrés, qui n’avaient point des avocats près d’eux, mais Orphée, mais Linus, et, si tu veux remonter plus haut encore, Apollon lui-même. Mais ce sont là peut-être des fables, des récits inventés à plaisir : tu m’accordes du moins, Aper, qu’Homère n’a pas moins d’honneurs, dans la postérité, que Démosthène ; et que la renommée d’Euripide ou de Sophocle n’est pas enfermée dans des limites plus étroites que celle de Lysias ou d’Hypéride. Tu vois aujourd’hui plus de détracteurs de la gloire de Cicéron que de celle de Virgile; et il n’y a pas un livre d’Asinius ou de Messala, qui soit illustre à l’égal de la Médée d’Ovide ou du Thyeste de Varius.

< Et je ne craindrais pas de comparer la fortune des poêles, et ce bonheur qu’ils ont d’habiter en eux-mêmes, avec la vie inquiète et troublée des orateurs. Quoique leurs combats et leurs dangers aient pu les faire monter à des consulats, j’aime mieux la sûre et paisible retraite de Virgile, retraite où il ne manqua pourtant ni de faveur auprès du divin Auguste, ni de célébrité parmi le peuple romain : témoin les lettres d’Auguste, témoin le peuple lui-même, qui, ayant entendu dans le théâtre les vers de Virgile, se leva tout entier, et montra à Virgile, présent par hasard et regardant, les mêmes respects qu’à Auguste. De nos jours mêmes, Pomponius Sécuudus ne l’aura cédé à Domitius Afer, ni par la considération pendant sa vie, ni par la réputation après sa mort. Car ce Crispus et ce Marcellus, dont

tu me cites les exemples pour me convaincre, qu’ont-ils donc dans leur destinée qui mérite si fort l’envie? Est-ce de craindre? est-ce d’être craints? Est-ce d’être sollicités chaque jour, et maltraités par ceux qu’ils obligent? Est-ce parce qu’ils sont enchaînés h l’adulation , et parce qu’ils ne sont jamais assez serviles selon les gouvernants, ni assez indépendants selon nous? Quelle est donc celte puissance si grande dont ils disposent? nous voyons souvent (les affranchis qui ne sont pas moins puissants. Fassent les douces Muses, comme les appelle Virgile, qu’il me soit permis de m’arracher aux inquiétudes et aux soucis, à la nécessité de faire chaque jour quelque chose contre mon sentiment ! Qu’elles m’emportent dans leurs bosquets sacrés, et au bord de leurs fontaines ! Là, je n’aurais plus à m’exposer tout tremblant aux folies et aux dangers du Forum; je ne poursuivrais plus le pâle fantôme de la gloire ; je ne m’éveillerais plus aux clameurs des clients, à la voix d’un affranchi hors d’haleine ; je n’aurais pas besoin d’écrire un testament pour me garantir contre les incertitudes de l’avenir : j’aurais assez de bien pour le laisser à qui je voudrais, en quelque instant qu’arrivât mon dernier jour; l’image qu’on mettrait sur ma tombe ne serait point triste et morose, mais souriante et couronnée ; personne enfin, après ma mort, n’aurait ni à défendre ma mémoire, ni à intercéder pour elle. >

Le Dialogue des Orateurs s’imprime ordinairement à la suite des œuvres de Tacite. Rien ne prouve, je l’ai dit, qu’il soit de Tacite ; mais on voit qu’il est en état fie faire quelque figure, dans un tel recueil, à côté fie la Vie d’AgiHcola, à côté de la Germanie même.

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