CHAPITRE XXXIX
vait pas moins de vingt livres, et elle contenait, selon Tacite, le récit complet des opérations militaires des Romains contre les peuples du Rhin et du Danube. Le traité sur l’art de lancer le javelot à cheval n’avait qu’un seul livre ; mais le traité de rhétorique intitulé Éludes en avait trois, et le traité de grammaire intitulé du Discours douteux en avait huit. Il y avait encore une Vie de Pomponius Sécundus en trois livres, et une continuation de l’ouvrage historique d’Aufidius Bassus en trente et un livres. Je ne parle pas de certains recueils ou commentaires, comme on les nomme, dont la masse avait quelque chose d’effrayant : c’étaient cent soixante livres ; mais ces livres n’étaient, il est vrai, que des notes, des extraits de lectures, des matériaux pour de futurs ouvrages. Il ne reste rien de tous ces écrits, ou plutôt de toute cette immense bibliothètjue. On comprend à peine qu’un seul homme ait suffi à tant de travaux ; et Pline n’était pas un homme de cabinet : il a passé sa vie dans les emplois, sans cesse occupé de grandes affaires, et il est mort dans la force de l’âge, dans la plénitude même de son génie.
Vie de Pline l'Ancien.
Gaïus Plinius Sécundus était né, selon les uns, à Vérone ; selon les autres, et c’est l’opinion la plus vraisemblable, à Gôme, en l’an 23 de notre ère. Il servit longtemps en Germanie, dans les armées romaines. Vespasien, dont il était l’ami, étant parvenu à l’empire, le chargea du gouvernement de l’Espagne. Sous Titus, nous voyons Pline commander la flotte stationnée à Misène. On sait comment il périt, victime de sa passion pour la science, durant cette éruption du Vésuve qui détruisit Herculanum, Pompéies et Stabies. G’était en l’an 79, et Pline n’avait que cinquante-six ans.
Voici comment Pline s’y.prenait pour se faire des loisirs, pour apprendre tant de choses, pour les digérer, pour en composer des ouvrages ; « Tu t’étonnes, dit Pline le Jeune à on de ses amis, après avoir énuméré les ouvrages laissés par son oncle, tu t’étonnes qu’un homme si occupé ait pu composer tant de volumes, et parmi lesquels il y en a bon
LES DEUX PLINE
nombre qui sont écrits avec tant de' soin. Tu t’étonneras bien plus encore, quand tu sauras qu’il a plaidé quelque temps au barreau; qu’il est mort à cinquante-six ans; que sa vie, entre ces deux époques, a été partagée et entravée et par des emplois considérables et par l’amitié des princes. Mais il avait un génie plein d’activité, une ardeur incoroyable à l’étude, la force de supporter les plus longues veilles. H commençait à travailler à la lumière dès les Vulcanales, non pas seulement pour la forme, mais afin d’étudier ; alors, c’était aussitôt la nuit fermée ; mais en hiver, c’était depuis la septième heure , ou , au plus tard, depuis la huitième , souvent depuis la sixième. Il avait vraiment le sommeil à souhait , s’y pouvant livrer quelquefois parmi ses études mêmes, et s’en débarrassant selon son gré. Avant le jour, il allait faire visite à l’empereur Vespasien, qui était, lui aussi, un travailleur de nuit ; puis il s’occupait des devoirs de ses charges. A son retour chez lui, il rendait aux études ce qui restait de temps. Après le repas, qu’il prenait de jour, à la façon antique, repas léger et de digestion facile, souvent, en été, s’il avait quelque loisir, il s’étendait au soleil : on lui lisait un livre ; il annotait, et faisait des extraits. Car il ne lisait jamais rien sans extraire. Il avait même coutume de dire qu’il n’y avait pas de livre si mauvais, qu’on n’y pût trouver quelque chose d’utile. Après s’êlre chauffé au soleil, il se baignait, d’ordinaire dans l’eau froide ; puis il faisait collation, et il dormait quelques instants. Bientôt, comme s’il faisait une autre journée , il se mettait à l’élude jusqu’à l’heure du souper. Après le souper, on lui lisait un livre , et il annotait; et c’était au pas de course. Je me souviens qu’un de ses amis reprit une fois le lecteur, qui avait mal prononcé certains mots, et le fit recommencer. « Tu avais donc « compris? dit mon oncle. — Oui , répondit-il. — Pourquoi « reprendre alors? ton interriÿ)tion nous a fait perdre plus « de dix lignes. » Voilà comme il était ménager du temps ! Il quittait le souper, en été, le jour ; à la première heure de la nuit, en hiver : on eût dit que quelque loi l’y forçait. Telle était sa vie au milieu des travaux , et dans le tumulte de Rome. Dans la retraite des champs, il n’enlevait aux