CHAPITRE V
encore, et presque indestructible. Il était roux, et il avait les yeux pers, le visage dur, le regard perçant et farouche. L’éducation qu’il avait reçue dans la maison paternelle était fort simple ; mais il profita de toutes les occasions qu’il trouva de s’instruire. Ainsi, à Tarente, où il était entré avec Fabius Maximus, on l’avait logé chez un philosophe pythagoricien nommé Néarque : il désira d’entendre son hôte exposer quelques points de doctrine morale. Il fut pendant très-longtemps sans daigner s’appliquer aux lettres grecques ; mais il s’y. mit à la fin, et il prit goût particulièrement à Thucydide et à Démosthène. Pourtant il s’en défendit toujours, même dans son extrême vieillesse, et quand ce goût était devenu une passion véritable.
Les honneurs vinrent le trouver aux champs, où il avait repris ses occupations ordinaires, labourant avec ses esclaves, mangeant et buvant avec eux, plaidant devant les tribunaux, à Tusculum ou ailleurs, pour ses clients et ses amis. Valérius Flaccus, son voisin de campagne , frappé de ses talents et de son caractère, lui offrit son crédit, qui était considérable , et l’emmena à Rome briguer les charges. Grâce à Valérius Flaccus, Caton obtint d’abord le tribunat militaire, puis la questure. Plus tard, sa réputation ayant grandi, il put devenir le collègue de Valérius même, dans les premières dignités de la république. La censure de Caton «St fameuse ; et quelques-uns des actes de sa vie politique ou militaire sont comptés parmi les faits les plus importants de l’histoire de Rome. Ainsi, pour n’en citer qu’un seul, c’est lui qui détermina les sénateurs ù entreprendre la troisième guerre Punique. Il avait été envoyé en Afrique pour régler les contestations des Carthaginois et des Numides. Il trouva Carthage florissante, peuplée, regorgeant de richesses, pourvue de toutes sortes d’armes et de provisions de guerre, et formant déjà d’ambitieux projets. A son retour, il dénonça cette prospérité à la haine des Romains; et, à force de répéter qu’il fallait détruire Carthage, il finit par amener presque tout le monde à son sentiment. Il était déjà mort quand Carthage fut détruite , mais il avait vu partir l’expédition.
CATON; ENNIÜS.
La vie de Caton fut un long combat. L’aristocratie romaine n’eut jamais d’adversaire plus terrible, plus persévérant, plus implacable. Le premier Africain en avait déjà su quelque chose ; et bien d’autres après lui sentirent les étreintes de cette probité farouche et rigide, qui ne tolérait ni une négligence ni une faiblesse, et qui ne voyait pas tout à fait en beau la nature humaine. A quatre-vingts ans passés, Caton n’avait rien perdu de cette fougue contre ses ennemis : l’année même de sa mort, à quatre-vingt-cinq ans', il accusait encore, devant le peuple , Servius Sulpicius Galba. Souvent accusé lui-même, il fut toujours absous; mais bien peu eurent à s’applaudir de l’avoir vu se porter leur adversaire ou leur accusateur.
Voici le portrait que Tite Live fait de cet homme extraordinaire : c U ne lui mapqua pas un des talents qui servent à la conduite des affaires, soit privées, soit publiques. Il s’entendait également et aux choses de la ville et à celles des champs. On s’élève aux honneurs suprêmes tantôt par la science du droit, tantôt par l'éloquence, tantôt par la gloire militaire : le génie de Caton se prêtait également à tout, et si bien, qu’on l’eût dit né uniquement pour ce qu’il jugeait à propos d» faire. A la guerre, il signala dans une foule de combats son activité et sa bravoure. Parvenu aux grandes charges, il se montra général consommé. Dans la paix, fallait-il répondre sur le droit, c’était le plus habile des jurisconsultes; fallait-il plaider une cause, c’était le plus éloquent des orateurs. Et on ne peut pas dire* que sa langue n’a été puissante que tandis qu’il vivait, et qu’il n’existe aucun monument de son éloquence ; non ! son éloquence vit et fleurit encore, consacrée qu’elle est dans des écrits de tout genre. U a composé un grand nombre de discours, et pour lui-même, et pour d’autres, et contre d’autres. Car il fatigua ses ennemis, non-sânlement en se portant accusateur, mais en prêtant sa parole à leurs adversaires. D’innombrables haines le harcelèrent, et il les harcela à son tour; et il ne serait pas aisé
1. Quelques-uns font vivre Caton quatre-vingt-dix ans. J’ai suivi l’opinion de Cicéron, qui est la mieux établie et la plus généralement admise.