CHAPITRE V
de dire si ce sont les nobles qui l’ont frappé davantage, ou si c’est lui qui a davantage tourmenté les nobles. C'était un homme d’un esprit rude , sans doute , d’une langue acerbe et trop peu retenue ; mais son âm» était invincible aux passions et sa vertu rigide; il méprisait le crédit, les richesses. Économe, infatigable, intrépide, il avait comme un corps et une âme de fer; et la vieillesse même, qui détruit tout, ne brisa pas Galon ‘. »
Dlftfroani de Caton.
Nous avons les titres des quatre -vingt -neuf discours de Caton; et il reste, de presque tous ces discours, des fragments plus ou moins considérables. Il y a aussi des fragments de certains discours dont les titres ne sont pas connus. Ce n’est pas exagérer que de porter à cent cinquante au moins le nombre des discours que Caton avait écrits. Quelques-uns ont dû être de simples plaidoyers judiciaires : ainsi le Discours sur les biens de Dulcia; mais on peut dire que presque tous sont des discours politiques : harangues prononcées devant le peuple ou au sénat, accusations contre des prévaricateurs, apologies personnelles, etc. Un examen détaillé des fragments oratoires de Caton serait ici chose impossible : nous nous contenterons de noter çà et là et de transcrire les traits les plus caractéristiques , ceux qui peuvent le mieux mettre dans son jour la vive physionomie de cette éloquence.
Un des hommes qui furent le plus en butte aux attaques de Caton, c’est le consul Q. Minucius Thermus. Thermus, après une double campagne en 198 et 194, contre les Ligures et d’autres peuplades de la Gaule Cisalpine, demandait le triomphe. Caton parla contre Thermus, dans le sénat, avec une extrême énergie : il lui reprochait d’avoir fait frapper de coups dix hommes libres, dix magistrats provinciaux; d’avoir considérablement enflé le succès de ses armes, et d’avoir raconté des batailles qui ne s’étaient jamais données. Nous possédons encore une page admirable du discours in-
i. Tile Lire, livre XXXIX, cliapitre xi.
CATON ; ENNIUS. 57
titulé des faux Combats. Il s'agit du traitement affreux que Thermus avait fait subir aux magistrats liguriens.
« Il dit que les décemvirs n’avaient pas fait tout ce qu’il fallait pour ses provisions de bouche; il les fit dépouiller de leurs vêtements et battre à coups de fouet : des Bruttiens frappèrent les décemvirs; de nombreux témoins ont vu la chose. Qui peut souffrir un tel affront, un tel commandement, une telle servitude? Jamais roi n’osa rien de semblable : vous, gens de bien, approuvez-vous qu’on en use ainsi, avec des gens de bien, et nés de bonne race? Où sont les droits de l’alliance? où est la foi de nos aïeux? Quoi! injures signalées, coups, étrivières, meurtrissures, violences, douleurs, tortures, et, avec cela, l’infamie et l’outrage, en présence de leurs concitoyens et de témoins sans nombre ! voilà jusqu’où tu as poussé tes déportements! Mais quel deuil, quels gémissements, que de larmes, que de pleurs accompagnèrent ce supplice! Les esclaves ne souffrent que trèsimpatiemment jes injures. Quels sentiments ces hommes, nés de bonne race, distingués par leur vertu, ont-ils éprouvés, pensez-vous ; quels sentiments éprouveront-ils tant qu’ils vivront? »
Aulu-Gelle, qui nous a conservé ce morceau, remarque que Cicéron seul, entre tous les orateure latins, a su parler avec cette véhémence, et que Caïus Gracchus lui-même est resté, en ce point, bien au-dessous de Caton. Le rhéteur latin dit encore que Caton a devancé son siècle, et essayé déjà ce que Cicéron devait un jour parfaire. En effet, le récit du supplice de Gavius, dans les Verrines, n’est qu’une magnifique amplification de celui du supplice des décemvirs; ou, si l’on veut, Caton a esquissé l’ébauche, et Cicéron a peint le tableau.
Voici un passage d’un ton fort diflérent, conservé aussi par Aulu-Gelle, et tiré d’un autre discours : « Jamais il ne se tait, celui que tient la maladie de parler, comme tient un hydropique celle de boire et de dormir. Que si vous ne vous assemblez pas autour de lui quand il vous fait appeler, il est si pressé de discourir, qu’il payera des gens pour l’écouter. Vous l’entendez, vous ne l’écoutez pas : c’est comme