‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 352 sur 397 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

bilelé à inventer des crimes, que Pline à trouver des vertus ; toutes les paroles, tous les p3s, tous les mouvements du prince, sont présentés avec une adresse infinie sous leur côté le plus flatteur. Pline n’a qu’à toucher une action pour en faire une merveille : il loue Trajan de vendre les biens du fisc; il le louerait sans doute de les conserver; il le loue ensuite de permettre qu’on les achète; il l’admire de défendre qu’on bâtisse des monuments nouveau.x; il l’exalte de faire réparer les anciens; il lui sait un gré infini de ne pas ébranler les maisons de la ville, par le transport des pierres destinées à ses constructions; il le remercie de ne pas se faire adorer; il le félicite de marcher, au lieu d’aller en voiture. Trajan refuse un second consulat ; c’est parfait; Trajan l’accepte : c’est sublime. Étant donné un acte quelconque de Trajan, Pline se charge de vous le faire admirer. C’est le cas d’emprunter, en la modifiant, la phrase de son ami Tacite : « Les honneurs refusés ou reçus deviennent un « mérite. » Omissi gestiquc honores pro virlute.

« Le style du Panégyrique offre le même caractère que la pensée. C’est une prodigalité fatigante, un luxe de détails brillants, qui éblouissent sans éclairer ; rien ne se masse, rien ne se subordonne ; tout est au premier plan, et brave la perspective. La louange y semble jetée dans un moule à épigrammes : les phrases sont concises, vives, essoufflées, s’arrêtant court à chaque instant, pour recommencer encore. Elles sautillent au lieu de voler : elles ont l’allure capricieuse du papillon, et non l’essor gracieux de l’oiseau. Pline affectionne surtout l’antithèse et le paradoxe ; c’est Fléchier fondu avec Fontenelle. Il excelle à saisir toutes les combinaisons possibles entre deux ou trois idées; il développe une pensée, comme l’école descriptive de ï)elille analysait une description. Il la fait passer vingt fois sous nos yeux, la tournant, la renversant, l’examinant sous des aspects divers. C’est de l’éloquence au microscope....

a Les inconvénients d’un pareil style sont faciles à pressentir. Vous songez plus à l’écrivain qu’à son raisonnement; l’essentiel du sujet s’efface sous ces ingénieux accessoires. Le discours ressemble alors à cet habit du duc de Saint-

LES DEUX PLINE

Simou, dont l’étoffe était toute couverte de perles : le tissu était de soie, mais on ne le voyait pas. »

Quintilien avait été le maître de Pline, et était resté son ami. Pline se croyait, comme Quintilien, un restaurateur des bonnes traditions littéraires. Plus que Quintilien encore, il était infecté des vices de son temps. Il y a plus loin du Panégyrique de Trajan au discours pour Marceîlus, que de Y Institution oratoire aux dialogues de l’Orateur. Ajoutez que la langue de Pline le Jeune ne vaut pas celle de Quintilien. On y rencontre souvent des mots détournés des acceptions classiques, et même quelques traces de ce néologisme dont ne se défendait pas assez Pline l’Ancien, mais qui est moins pardonnable dans les écrits du neveu que dans ceux de l’oncle. Pourtant ce serait faire tort à Pline le Jeune, que do lui refuser certaines qualités oratoires. Le Panégyrique est un ouvrage faux, mais non pas froid. Il n’y a qu’une chaleur douce, mais cette chaleur est continue. M. Deraogeot remarque avec raison que, sous la forme un peu factice dont Pline revêtait ses pensées, il y avait un sentiment vrai; qu’il aimait Trajan, qu’il admirait le prince. « Il n’est pas sans exemple, dit encore le- critique, qu’une affection sincère s’exprime dans un langage un peu maniéré, dont l’habitude et l’éducation ont fait pour un auteur sa langue naturelle. » Le Panégyrique de Trajan, malgré ses défauts, ou plutôt îi cause de ses défauts mêmes, fut reçu des contemporains comme un chef-d’œuvre. Dans les siècles qui suivirent, l’admiration ne fit que s’accroître. Les orateurs, ou ceux qui se prenaient pour tels, cherchaient dans l’écrit de Pline, bien plus encore que dans les discours de Démosthène ou de Cicéron, les secrets de l’éloquence et du style oratoire. Je laisse à penser ce que pouvaient être des ouvrages composés d’après un pareil modèle. Il nous reste une collection de douze panégyriques, dont le Panégyrique de Trajan a été le prototype. Ces discours, ou, si l’on veut, ces ombres de discours, sont du troisième ou du quatrième siècle. C’est du Pline, moins l’esprit, moins le style, moins la langue, moins le talent, c’est-à-dire quelque chose un peu au-dessous do rien.

Page 1