CHAPITRE XXXIX
Pline le Jeune avait commencé à plaider devant les tribunaux dès l’àge de dix-neuf ans. Ses succès d’avocat n’avaient pas été moindres que ses succès de déclaraateur ou de récitateur. Il fut chargé, selon son propre témoignage, de causes très-considérables, et il avait l’habitude de rédiger par écrit ses discours judiciaires. Il avoue lui-même qu’après un long exercice du métier d’avocat, il ne sait pas encore très-bien à quoi s’en tenir sur les qualités essentielles à l’orateur, et, selon son expression, qu’il les eutrevoit encore dans un brouillard. L’ami à qui il écrivait ceci aurait pu lui dire : « Lis l’Orateur. » N’importe ; Pline n’en comptait pas moins sur ses Plaidoyers pour maintenir son nom parmi ceux des plus grands orateurs judiciaires : « Il est probable, dit M. Demogeot, que Pline a perdu en effet, avec ces discours, la plus solide partie de ses titres. L’émotion que ses plaidoyers produisaient dans les juges, le succès des affaires dont il fut chargé, la nécessité de parler pour convaincre et non pour plaire, l’atmosphère du barreau et des intérêts sérieux, si saine pour l’éloquence, sont pour nous autant de garanties du mérite réel de ces œuvres. Soit qu’il vengeât avec courage la mémoire d’Helvidius, et entraînât le sénat, malgré ses hésitations, dans un avis audacieusement sévère; soit qu’il accusât ou défendît, dans cette assemblée, des magistrats plus ou moins concussionnaires; soit qu’il plaidât au tribund des centumvirs, qu’il avait coutume d’appeler son arène, il s’éleva sans doute plus d’une fois à toute la puissance de l’orateur. Mais alors même l’artiste, l’homme de style dut conserver une grande part, au moins dans la rédaction subséquente de ces discours. Quand le sénateur ou l’avocat avait rempli sa tâche, l’écrivain commençait la sienne; et nous voyons, dans sa correspondance, que cette seconde œuvre ressemblait peu à la première. !Ses discours écrits étaient plus développés que ses improvisations ; aussi les travaillait-il à loisir. « Voici la « préface, » écrit-il à un de ses amis, en lui racontant les circonstances d’une plaidoierie; « quant au discours lui- « même, vous attendrez, s’il vous plaît, et vous attendrez « longtemps : un pareil sujet ne veut pas être traité à la
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LES DEUX PUNE.
M hâte. » L’homme de lettres, qui commençait à germer dans Cicéron, atteignit sa pleine floraison dans Pline le Jeune. Après avoir parlé pour le tribunal, il écrit pour la lecture publique; il écrit pour la postérité surtout : il refond ses discours comme sa correspondance , il y consacre sa vie ; c’est pour eux qu’il refuse de se faire historien. Toutes ces peines ont été inutiles, peut-être même nuisibles à sa gloire. Ces harangues si travaillées ne sont pas parvenues à leur adresse : la postérité a préféré les sublimes rudesses de Démoslhène, et les négligences calculées de Cicéron. »■
Vu rival de Pline le deune.
M. Nisard, dans son tableau des lectures publiques, trace les portraits de quelques-uns des contemporains de Pline le Jeune, et notamment celui de l’orateur Régulus, dessiné d’après Pline même. Régidus était un avocat très-habile et très-dangereux ; Pline eut souvent affaire à ses talents et à ses astuces : aussi parle-t-il souvent de lui. Je citerai les principaux traits de l’esquisse de M. Nisard, et pour faire connaître Régulus, et pour montrer quelques-unes des choses que la critique, aidée de l’imagination , peut tirer des Lettres de Pline le Jeime :
« Voici Régulus l’avocat, celui qui a l’œil louche et humble, et qui salue si bas. Homme de talent et surtout d’intrigue, riche par toutes sortes de moyens, Régulus est haï, mais craint, parce qu’il a le double crédit d’un homme méchant et d’un homme richè. Régulus se mêle de vers, et on le blesse fort à ne louer que son talent d’avocat. Quand il a bien plaidé, on peut lui dire qu’il fait admirablement les vers; mais, quand il a lu des vers, il y a du danger à lui dire qu’il plaide bien. C’est un charlatan, qui a pour dupes ceux même qui ne veulent pas l’être. Les magistrats lui donnent tout haut gain de cause, et, tout bas, critiquent son éloquence, qui est lourde et de mauvais goût ; les poètes lui donnent, dans l’auditoire, la palme de la poésie, et, hors de l’auditoire, estiment ses vers â rien. C’est ainsi que sa réputation est l’œuvre de ceux même qui le jugent le plus sérieusement : triomphe unique , mais qu’obtiendront tou-