CHAPITRE XXXIX
jours ces trois choses réunies, l’intrigue, la méchanceté et le talent. »
Après avoir peint les tortueuses voies de l’ambition de Régulus , et les infâmes spéculations par lesquelles Régulus savait augmenter sa fortune, M. Nisard ajoute : « Régulus est superstitieux, comme tous les gens dont l’audace est de tête et non de cœur. Avant de plaider, il se couvre d’un enduit l’œil droit, si son client est défendeur; l’œil gauche, s’il est demandeur. Il consulte les auspices; il met un bandeau blanc suc un de ses sourcils; il n’a pas foi en son droit, mais en sa divination ; les lois sont des dés avec lesquels il joue; la chance décide du gain. »
Régulus était un des' coryphées du barreau de ce temps-là ; mais il faut dire que Pline y trouvait aussi, à côté de Régulus, de plus nobles rivaux, et surtout de plus estimables modèles. Tacite plaidait; et Pline nous apprend que Tacite et lui ils ont soutenu ensemble la cause des Africains contre le proconsul Marius Priscus.
liettrcH de Pline le jrenne.
Les Lettres sont un monument bien autrement précieux pour nous que le Panégyrique de Trajan. « Elles nous présentent, dit M. Demogeot, l’iiistoirc intérieure de Rome au temps des empereurs, cette histoire que les historiens ne racontent pas , celle des mœurs , des usages de la vie privée, de la manière de voir dans les sujets les plus familiers comme dans les plus nobles. Il manque ici à notre instruction ce qui manquait tout à l’heure à notre plaisir, un laisseraller plus grand de la part de l’écrivain. Ce livre n’est qu’un choix de lettres , et un choix fait par l’auteur. Le critique modifie à loisir les épanchements de l’ami; le Pline réel refait pour le lecteur un Pline de fantaisie. H ne respecte pas même l’ordre des temps ; il retranche , il déplace à son gré; en un mot, il nous donne, si l’on veut, des modèles du genre épistolaire, mais non pas une correspondance. En second lieu , il n’y faut pas chercher le tableau si intéressant , si animé , de la vie publique d’un peuple. Celui qui prend en main les lettres de Pline, en quittant celles de Cicéron,
LES DEUX PLINE
éprouve la même impression que s’il sortait d’une place publique où s’agitent les convulsions de la liberté mourante, pour rentrer au foyer tranquille d’un simple particulier. Sous Domitien, Pline écrit peu de lettres, et aucune sur les affaires de l’Etat. Sous les bons princes mêmes, sousNerva, sous Trajan, ces grands intérêts sont interdits à l’homme privé. « Tout cela dépend d’un seul chef, qui, pour le bien « de tous, prend sur lui les travaux dont il décharge les « autres (Lett. III, 20). » Ne demandez donc pas à Pline de ces lettres qui sont de l’histoire politique, de ces lettres telles qu’en écrivait Cicéron : il vous répondrait tout simplement qu’il manque de matière , et qu’il n’a pas les mêmes avantages que l’orateur illustre dont vous lui proposez l’exemple
« Quoique peu fécondes en documents historiques, les lettres de Pline sont, avec son Panégyrique , les témoignages les plus détaillés qui nous restent sur le règne de Trajan. Privés de ce que Tacite et Suétone avaient ou écrit ou projeté d’écrire sur ce prince, n’ayant même ni les biographies qu’avaient composées Marins Maximus, Fabius Marcellus, Aurélius Vérus et Statius Valens, ni le poème grec où Caninius Rufus avait chanté la guerre de cet empereur contre les Daces, nous serions réduits, sans Pline le Jeune, aux courts fragments de Dion Gassius et aux maigres abrégés d’Aurélius Victor et d’Eutrope. Grâce à notre auteur, nous voyons s’animer tout à coup cette aride chronique : le souffle d’un contemporain rend la vie à ces ossements desséchés. Les deux premières années de Trajan, surtout, nous sont racontées avec un développement plus qu’historique : pour le reste, ou du moins pour la plus grande partie du même règne, les lettres complètent le discours, et ne le démentent jamais.
« Le dixième livre surtout, cette correspondance suivie du gouverneur de Bithynie avec le maître de Rome , ofl’re le plus vif intérêt aux recherches de l’historien. Pline comptait peu sur le plaisir que ce livre nous cause : il ne le publia pas lui-même dans sa collection. Ce fut après sa mort qu’il parut, comme un recueil de pièces, et non comme une œuvre