CHAPITRE V
un charlatan dont on entend les paroles, mais à qui personne ne se confie pour se guérir. » II y a une foule d’autres fragments où l’on retrouve, comme ici, ce spirituel et caustique railleur que fait si bien connaître Plutarque. Mais il ne s’agit pas pour nous d’une collection de bons mots. Je choisirai donc un morceau tout à la fois sérieux et vif, et où l’esprit n’est que l’assaisonnement d’une raison forte et profonde.
« J’ordonnai qu’on apportât le registre où était écrit mon discours. On apporte les tablettes relatives à mon affaire avec Marcus Cornélius; on lit les services de mes ancêtres; puis on en vient aux services que j’ai rendus moi-même à la république. Après ces deux passages, il y avait écrit, dans le discours : « Jamais je n’ai dépensé, dans des brigues, ni « mon argent ni celui des alliés. » Mais non! n’écris point, m’écriai-je; ils ne veulent pas entendre cela. Il lut ensuite : « Ai-je jamais établi, dans les villes de vos alliés, des gou- « verneurs capables de leur ravir leurs biens, [leurs femmes,] a leurs enfants? » — Efface cela encore; ils ne veulent pas l’entendre. Continue de lire. « Jaînais je n’ai par- « tagé , entre mes quelques amis , ni les prises faites sur « l’ennemi, ni le butin, ni l’argent du butin, pour dépouiller Œ ceux qui en avaient fait la conquête. » — Efface encore cela ; il n’y a rien dont ils veuillent moins qu’on parle ; inutile à dire. Poursuis. « J^ais je n’ai acconié des relais « publics à mes amis, afin qu’ils tirassent de gros bénéfices « en communiquant leur privilège. » — Dépêche-toi d’effacer cela encore, et au plus vite. — « Jamais je n’ai distribué, « entre mes appariteurs et mes amis, des sommes d’argent, « sous prétexte du vin qui leur revenait pour leur table; et « je ne les ai pas enrichis au détriment du public. » — AhI pour ceci, efface-le jusqu’au bois. Vois, je te prie, où en est réduite la république, puisque les services que je lui ai rendus , et qui me valaient de la reconnaissance , aujourd’hui je n’ose plus les rappeler, de peur d’exciter l’envie! Nous en sommes venus à ce point, qu’il est permis de mal faire impunément, mais non pas impunément de biea faire. •
CATON; ENNIÜS.
C’est dans tm discours intitulé de ses Dépenses, que Caton s’exprimait ainsi, et ce discours était une des apologies qu’il fut réduit à prononcer après son consulat et sa préture. Avant la découverte faite par l’illustre Angelo Mai sur les manuscrits palimpsestes, on ne connaissait ni le titre du discours ni le fragment. Cette perle admirable se trouve dans le fatras souvent ridicule qu’pn appelle la Correspondance de Fronton et de Marc Aurèle. Fronton a eu au moins une bonne idée en sa vie, ç’a été celle de transcrire la page de Caton. Il envoie ce morceau à son élève, comme un exemple de la figure nommée paralipse, autrement dit prétérition ou prétermission , par laquelle on parle précisément des choses quon a l’air de passer sous silence. Fronton déclare que nul orateur, ni grec ni romain, de ceux qu’il a lus, et combien n’en devait-il pas avoir lu! ne s’est servi avec plus d’élégance que Caton de cette vive et saisissante figure. Je dis plus encore. On chercherait inutilement dans Cicéron, dans Ëscliine ou dans Démosthène, rien qui rappelle, même de loin, le dialogue de Caton, toute cette scène dramatique, si bien conduite et si passionnée.
Éloquence de Caton.
Tite Live semble dire que ses contemporains lisaient et admiraient Caton. Il n’est pas douteux que Tite Live ne le lût en effet, et qu’il ne ressentit cette admiration qu’il peint de si belles couleurs. Mais je n’affirmerais pas que tout le monde, au siècle d’Auguste, partageât le goût du grand historien ; et j ai peur que Caton n’ait été enveloppé, par le plus grand nombre, dans cette proscription générale dont les dédaigneux d’alors frappaient les anciens auteurs. U y a des preuves à l’appui de cette conjecture. On aimait trop les belles phrases, pour se plaire à une simplicité si nue. Si l’admiration eût été partout, Tite Live ne serait pas seul à nous dire : « L’éloquence de Caton vit et florit encore. » Le silence profond des autres écrivains du temps est bien significatif. La génération même qui avait précédé leur avait donné l’exemple de ce dédain et de cet oubli. Cicéron dit en propres termes, dans le Bmtns : « Caton est complète-