CHAPITRE XL
Voici le jugement que La Harpe porte sur Justin : « Justin n’est pas un peintre de mœurs ; mais c’est un fort bon narrateur. Son style, en général, est sage, clair et naturel, sans affectation, sans enflure, et semé de morceaux fort éloquents. Il n’y faut pas chercher beaucoup de méthode ni de chronologie : c’est un tableau rapide des plus grands événements arrivés chez les nations conquérantes, ou qui ont fait quelque bruit dans le monde. Plusieurs traits de ce tableau sont d’une grande beauté, et peuvent donner ime idée de cette manière antique, de ce ton de grandeur si naturel aux historiens grecs et romains, et de l’intérêt de style qui anime leurs productions. » La Harpe cite ensuite deux passages qui sont, en effet, fort remarquables. Dans le premier, l’historien peint le retour d’Alcibiade ; c’est une page vivement colorée, et qui ne*pâlit pas devant celle où Xénopbon, dans les Helléniques, a retracé le triomphe de l’élégant favori du peuple athénien. L’autre passage est un magnifique portrait de Philippe, roi de Macédoine, et un parallèle juste et frappant de ce prince avec son fils Alexandre. Il n’est guère douteux que ces morceaux développés, ët tous les autres du même genre qu’on trouve çà et là dans l’ouvrage, ne soient des extraits à ])eu près textuels de l’original, et qu’il n’y faille admirer la main de Trogue Pompée, mille foi^ plus encore que celle du mutilateur. Ce n’est pas trop s’avancer que de reporter tout entière à Trogue Pompée la responsabilité de toutes les qualités qui recommandent les Histoires phUippiques, et celle aussi de la plupart des défauts qui les déparent, et que nous avons signalés ailleurs. Nous l’avions déjà remarqué en parlant de Trogue Pompée ' et nous n’avons aucune raison de faire ici à Justin un honneur qui ne lui revient pas, et de nous associer à l’injustice de la postérité, qui ne s’est pas souvenue de l’auteur original, et qui a fait un écrivain de l’homme qui ne fut proprement qu’un manœuvre littéraire.
Suétone.
Avec Suétone, nous touchons à l’époque même où écrivit Tacite. Suétone fut le contemporain de Fauteur des Annales;
l’histoire depuis TITE LIVE JUSQU’A TACITE. 591
il fut môme l’ami de Pline le Jeune, qui était l’ami du grand historien de l’Empire. Ce qu’on sait de la vie de Suétone se réduit à fort peu de chose. Il se nommait Gains Suétonius Tranquillus. II exerça pendant quelque temps, h Rome, la profession de rhéteur. Pline le Jeune le recommanda à Trajan, fils adoptif et successeur désigné de Nerva. Il fut employé, sous Adrien, avec le titre de maître des offices, autrement dit de secrétaire intime. Mais il tomba bientôt en disgrâce, se retira complètement des affaires, et passa le reste de sa vie dans un loisir studieux. On ignore la date de sa naissance ainsi que celle de sa mort. Il avait composé un grand nombre d’ouvrages, sur des sujets trèsdivers, histoire, antiquités, grammaire, etc. Il nous reste de lui les Vies des douze Césars, c’est-à-dire des douze premiers empereurs de Rome; un petit livre, intitulé des illustres Grammairiens; un autre petit livre, intitulé des célèbres Rhéteurs; enfin d’autres biographies, intitulées des Poêles.
Quelques-unes des notices sur les poètes latins sont regardées généralement comme apocryphes ; toutes semblent avoir été altérées par des interpolateurs. Elles sont fort sèches, et n’offrent guère d’autre intérêt que celui d’une collection de matériaux pour l’histoire littéraire. Les notices sur les grammairiens et les rhéteurs portent tous les caractères de l’authenticité ; mais ce n’est j)as par le sujet qu’elles peuvent beaucoup se recommander aujourd’hui à nos yeux. Ou y trouve pourtant une foule de détails qu’on chercherait vainement ailleurs, et qui ne sont pas moins précieux que ceux qui remplissent les notices sur les poètes. On les lit, non point parce que Suétone y raconte les travaux des Orbilius ou des Otacilius Pilitus, mais parce que, à l’occasion de ces noms plus ou moins obscurs, il lui est arrivé souvent de toucher ou à d’autres personnages plus fameux, ou à des faits importants de l’histoire de la langue et de la littérature. On soupçonne que les trois livres dont nous venons de parler ne sont que des parties d’un ouvrage étendu, qui comptait peut-être plusieurs autres livres encore, et qui aurait eu pour titre des Hommes illustres dans les Lettres; mais ce