‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 363 sur 397 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

proscription doublant sa renommée; Britannicus, Octavie, Agrippine, victimes d’un tyran trois fois parricide; Sénèque se faisant ouvrir les veines conjointement avec son épouse; les di'bats héroïques de Servilius et de son père Soranus; Thraséas, aux prises avec la mort, offrant une libation de son sang k Jupiter Libérateur, et prescrivant la vie comme un devoir à la mère de ses enfants : il est tour k tour ou k la fois énergique, sublime, variant ses récits autant que le permet la monotonie du despotisme, et toujours également admirable; imitant Thucydide et Salluste, mais surpassant ses modèles, comme il surpasse tous ses autres devanciers, et ne laissant k ses successeurs aucun espoir de l’atteindre. Étudiez l’ensemble de ses ouvrages, c’est le produit d’une vie entière d’études prolongées, de méditations profondes. Examinez les détails, tout y ressent l’inspiration, tous les mots sont des traits de génie et les élans d’une grande âme. Incorruptible dispensateur et de la gloire et de la honte, il représente cette conscience du genre humain que, selon ses énergiques expressions, les tyrans croyaient étouffer au milieu des flammes, en faisant brûler publiquement les œuvres du talent resté libre et les éloges de leurs victimes, dans ces mêmes places où le peuple romain s’assemblait sous la république. Son livre est un tribunal où sont jugés en dernier ressort les opprimés et les oppresseurs : c’est k l’immortalité qu’il les consacre ou les dévoue ; et, dans cet historien des peuples, par conséquent des princes qui savent régner, chaque ligne est le châtiment des crimes ou la récompense des vertus. »

Thomas, avant Chénier, avant La Harpe, avait dit k peu près les mêmes choses. Nous citerons le passage où il parle de l’éloquence de Tacite et de son style : « En général, ce n’est pas une éloquence de mots et d’harmonie; c’est une éloquence d’idées qui se succèdent et se heurtent. Il semble partout que la pensée se resserre pour occuper moins d’espace. On ne la prévient jamais, on ne fait que la suivre. Souvent elle ne se déploie pas tout entière, et elle ne se montre, pour ainsi dire, qu’en se cachant. Qu’on imagine une langue rapide comme les mouvements de l’âme; une

TACITE

langue qui, pour rendre un sentiment, ne se décomposerait jamais en plusieurs mots; une langue dont chaque son exprimerait une collection d’idées : telle est presque la perfection de la langue romaine dans Tacite. Point de signe superflu, ppint de cortège inutile. Les pensées se pressent et entrent en foule dans l’imagination ; mais elles la remplissent sans la fatiguer jamais. A l’égard du style il est hardi, précipité, souvent brusque, toujours plein de vigueur : il peint d’un trait. La liaison est plus entre les idées qu’entre les mots. Les muscles et les nerfs y dominent plus que la grâce. C’est le Michel -Ange des écrivains. » Thomas résume son opinion générale en ces termes : « Dix pages de Tacite apprennent plus à connaitre les hommes que les trois quarts des histoires modernes ensemble. C’est le livre des vieillards^ des philosophes, des citoyens , des courtisans, dès princes. Il console des hommes celui qui en est loin ; il éclaire celui qui est forcé de vivre avec eux. Il est trop vrai qu’il n’apprend pas à les estimer; mais on serait trop heureux que leur commerce à cet égard ne fût pas plus dangereux que Tacite meme. »

B«‘»ervea nécesaatrca.

Notre devoir est de signaler ici quelques ombres, qui manquent aux tableaux tracés par les trois célèbres critiques. Il est incontestable que Tacite aimait la vérité, et qu’il la recherchait avec soin et scrupule. Mais on ne peut guère nier non jrlus qu’il ne subordonnât l’exactitude elle-même à la beauté du récit ou à l’élégance oratoire. Le discours de ' Claude, dont on a retrouvé le texte à Lyon, n’est pas le môme que celui qu’on lit dans les Annales. Tacite a beaucoup tiré de son propre fonds, alors qu’on pourrait croire qu’il ne fait que citer. Ici, l’infidélité est dans la forme et dans les détails; ailleurs, elle est dans les faits mêmes. Voyez ce qu’il dit des juifs et des chrétiens : il partage à leur égard tous les préjugés populaires, et il ne songe pas à s’informer si ces préjugés sont bien ou mal fondés. Sou devoir d’historien l’obligeait k s’enquérir un peu mieux, et à ne pas porter des accusations à la légère. Ajoutez que, dans l’univers, il ne voit guère que Rome ; dans Rome même, que le sénat et le palais;

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