CHAPITRE XLI
et au sénat et dans le palais, il ne s'occupe, peu s’en faut, que des tragédies qui s’y passent. On ne saurait le suspecter, quand il raconte ce qu’il a vu, ce qu’il a touché; mais il est loin de tout voir, et bien des choses ont échappé à sa main. Quand il juge les faits ou les hommes, il se laisse souvent entraîner à ses passions d’aristocrate ou d’écrivain. Il a, comme ses contemporains, et par-dessus tout, le culte de la forme. C’est le génie le plus dramatique de Rome ; c’est, comme l’appelait Racine, le plus grand peintre du monde. Est-ce uu profond politique? est-ce le premier des historiens, ou même un très-grand historien? Je dirai, sauf le respect que je dois à tant d’hommes distingués qui l’affirmpnt, que j’en doute, et môme que je fais plus qu’en douter. Je ne conteste aucune des qualités de l’écrivain; mais ces qualités ne sont, si je ne me trompe, que celles d’un poète, ou même d’un rhéteur de génie. Il y a mémo quelquefois une sorte de contradiction, dans ses récits, entre le narrateur et le moraliste. Mettez d’un côté les faits qu’il raconte, de l’autre les jugements qu’il porte, et vous aurez, sinon deux écrivains différents, au moins deux ouvrages assez peu conformes. Ainsi, dans le récit de la mort de Germanicus, il n’affirme pas l’empoisonnement : d’après les détails, ce serait chose difficile, presqu’impossible. Plus loin, il éprouve le besoin d’y croire ; plus loin encore, il y croit. Partout et toujours, il croit le mal : c’est sa règle. Voilé pourquoi les • pohtiques de l’école de Machiavel lui ont fait une si belle réputation de profond penseur et de grand homme d’Êtat. Nous ne dirons pourtant pas, avec Voltaire, que Tacite est un fanatique pétillant d’esprit. « Tacite, dit M. Nisard, ne calomnie pas ; il est prévenu. Il l’est comme La Rochefoucauld, qui non-seulement n’atténue pas le mal , mais qui nous met en défiance contre certaines sortes de bien. Il semble qu’il ait connu cet esprit préventif de la philosophie chrétienne, laquelle nous donne d’utiles inquiétudes, même sur nos qualités. Peut-être en est-il résulté quel([ues injustices relatives, dans l’appréciation qu’il fait de certains caractères. Ils étaient méchants, il les fait pires. Beaucoup de ses jugements sont des dilemmes dont les deux termes sont
TACITE
également accablants pour le coupable : lequel qu’on choi- • sisse, il est condamné. Tacite est prévenu, comme le magistrat chargé, dans nos tribunaux, de défendre la société, pourvu qu’on le suppose éclairé et honnête, ne mettant pas un point d’honneur meurtrier à trouver des coupables, et ne faisant pas son chemin par des condamnations. Il n’imagine pas de crimes; mais peut-être exagère- t-il la perversité qui les fait commettre, ou la liberté qu’on a d’y résister. Ce sera de la vérité impitoyable, mais ce ne sera pas de la calomnie. »
nératnts du ntyle de Taettc.
Le même critique que nous venons de citer explique comme il suit comment Tacite est tombé dans le plus grave des défauts qu’on est en droit de reprocher à son style ; « Au temps de Domitien, Tacite nous l’a dit, on n’était pas libre de dire sa pensée, dicere quæ scntias, ni de penser ce qu’on voulait, sentire quæ velis : double oppression qui pesait sur les âmes, et qui faisait craindre à l’homme de se parler à lui-même. Cette habitude de cacher sa pensée, de n’avoir que soi pour confident, disposait à la prévention et à la défiance: Elle avait été la règle de conduite de Tacite sous Domitien ; elle devint son tour d’esprit quand il écrivit l’histoire. Vous avez là la principale cause de l’un de scs deux défauts, l’obscurité. On y reconnaît un homme qui a craint de voir trop clairement ses pensées. Il semble se parler encore .à lui-même quand il écrit, et il s’avertit de ce qu’il veut dire, plus qu’il ne le démontre. » Il y a peut-être quelque indulgence dans ces explications; mais M. Nisard est plus sévère quand il signale l’autre défaut qui dépare les écrits de Tacite, cette affectation qui est la maladie ordinaire des époques de décadence : « La principale cause, dit-il, paraît être une loi de l’esprit humain. C’est, après les siècles où l’on a écrit avec simplicité, une certaine ambition de sentir plus vivement, et de recevoir des impressions plus fortes, soit du monde extérieur, soit des choses de l’esprit. L’imagination domine alors : je la reconnais dans la fausse profondeur de la raison, dans l’exagération de la sensibi-