CHAPITRE XLI
lité. Au temps de Tacite, il s’y ajoutait ce premier emportement de la liberté après l’oppression la plus dégradante.. L’âme songeait à jouir d’elle-même avant de jouir du vrai. Toutes les facultés, si longtemps captives, voulaient réparer le temps perdu. C’est le prisonnier qui, libre enfin, fait un excès de marche; c’est l’affamé qui, au premier repas, s’étouffe. On voulait sentir plus qu’on ne pouvait, exprimer plus qu’on ne sentait. Tacite, Quintilien, Pline le Jeune, ces belles âmes émancipées par Trajan, sont tous malades de cette affectation ; mais Pline le Jeune est le plus dupe, il en a la vanité.
a L’usage des lectures publiques, nuisible dans tous les temps, et qui précipite les lettres aux époques de décadence, est la seconde cause de cette affectation dans Tacite. On n’avait lu d’abord en public que des pièces d’éloquence et des poésies : on finit par lire des ouvrages d’histoire. Il ne manquait pas de gens sensés pour blâmer cet abus, l’histoire n’étant point faite, disaient-ils, pour la montre, mais pour la vérité. On n’en lisait pas moins, non-seulement des morceaux d’histoire, mais des ouvrages entiers, en plusieurs séances. Il serait facile de noter, sans raffinement, dans les livres de Tacite, ce qui a été fait pour l’auditoire. Une certaine rivalité avec la peinture, dans les récits; dans les portraits, des contrastes plus ingénieux que vrais ; dans les sentences, tout ce qui donne au lecteur, au lieu d’une notion exacte, le plaisir de se croire profond; l’inattendu de certains tours; de l’esprit enfin, non dans des pensées rares qui n’on sont pas moins justes, mais dans des pensées communes qui veulent paraître rares : voilà la part faite à l’auditoire. »
On voit si nous avions tort de faire des réserves, à propos des panégyriques de La Harpe et autres. Mais, en ramenant Tacite à ses proportions véritables, il reste encore une grande et majestueuse figure. Quelques-uns nous reprocheront peutêtre un excès de sévérité, et pour les opinions que nous avons personnellement expriraée.s, et pour celles que nous venons d’emprunter et de faire nôtres par l’adoption ^ mais nous nous félicitons d’avoir pu rencontrer des pages où l’on explique
TACITE
si bien pourquoi, dans un plan d’éducation raisonné, les maîtres ne font lire aux jeunes gens Tacite qu’après ses devanciers, et quand on les a éprouvés,' dit notre excellent critique , par la simplicité de César, la forte et pittoresque ^ exactitude de Salluste, et qu’on les a trempés, pour ainsi dire, dans le Ilot limpide de Tite Live.
vie de TMCIte.
Nous allons rapporter maintenant le j>eu qu’on sait sur la personne même de Tacite. Il était né d’une famille plébéienne, à Intéramne, aujourd’hui Terni, dans l’Ombrie, entre les années 55 et 60 de notre ère. En l’an 78, il épousa la fille d’Agricola ; et, vers le même temps, il entra dans la carrière des honneurs. Il n’est pas bien prouvé que Tacite ait été soldat , comme quelques-uns le veulent , et comme on pourrait le conjecturer par la science stratégique qu’il déploie dans le récit des batailles. En l’an 88, il était préteur, et membre du collège des quindécemvirs : il présida, à cette époque, les jeux séculaires ordonnés par Domitien. On suppose qu’il passa les années suivantes dans quelque province éloignée, avec le titre de propréteur. Ce qui est certain, c’est qu’il fut absent de Rome pendant assez longtemps, et qu’il ne revint en Italie que vers la fin du règne de Domitien. Il fut nommé consul à l’avénement de Nerva, et il prononça l’éloge funèbre de Verginius Rufus, auquel il venait d’être subrogé. C’est en 99 qu’il soutint, avec Pline le Jeune son ami, l’accusation portée par la province d’Afrique contre le proconsul Marius Priscus. Marius ne fut condamné qu’à une peine légère ; mais ses deux accusateurs reçurent du tribunal l’honorable attestation qu’ils avaient dignement rempli leur devoir; et les applaudissements de tous les gens de bien les consolèrent de n’avoir pas plus complètement réussi. On ignore absoliunent les faits de la vie de Tacite postérieurs à ce procès. La date même de sa mort est inconnue.
Tacite avait plus de quarante ans quand il écrivit son premier ouvrage. « Comme Juvénal, dit M. Nisard, qui attendit, pour livrer au mépris de la postérité les personnages de ses satires, qu’ils fussent couchés dans leurs tombeaux le