CHAPITRE XLI
long de la voie Latine, Tacite , sous Domitien, s’était enveloppé de silence , et avait attendu que le poignard des gladiateurs en eût fini avec ce tyran. » Je vais transcrire encore quelques lignes où le même critique résume avec impartialité les traits du caractère de Tacite, tels qu’on les peut saisir ® en lisant ses écrits ; « Caractère plus ferme que passionné, Tacite sut cheminer entre l’adulation et la protestation; il trouva , par le travail , par la pureté de son foyer, le secret de s’estimer même en courbant le front, et il eut le genre de vertu le plus efficace alors, celui de n’être complice d’aucun des crimes du despotisme impérial, et d’avoir sa part dans tout le bien qu’il laissa faire. Il retint surtout, des enseignements de la philosophie stoïcienne, la résignation à la mort, non-seulement comme la fin commune , mais comme une chance plus prochaine pour les honnêtes gens. Junius Rustiens avait péri, sous Domitien , pour avoir appelé Thraséas le plus saint des hommes. Si Tacite avait eu ù traverser le règne de quelque autre Domitien , et qu’il se fût trouvé un délateur pour dénoncer le sublime passage où il personnifie la vertu dans ce sage héroïque, je ne doute pas qu’immolé comme Rusticus, il ne fût mort comme Thraséas. Mais, par cette fatalité heureuse qui donna à Rome une suite d’empereurs honnêtes gens et ddux, les énergiques portraits que Tacite avait tracés des Tibère et des Néron le protégèrent sous leurs successeurs , lesquels comprirent que le procès fait aux mauvais princes est le meilleur éloge des bons. »
OavrnKea perdus de Tacite.
On voudrait savoir si Tacite orateur était digne de ce que fut plus tard Tacite historien. Son panégyrique de Rufus, son discours contre Marius Priscus, étaient des oeuvres trèsremarquables, si l’auteur avait mis à les rédiger tout le soin qu’il mit à chacun de ses livres. C’est là que nous trouverions peut-être quelque chose qui rappellerait les accents de l’antique éloquence, sinon le ton et la manière des Cicéron et des Crassus. Mais on ignore absolument si Tacite avait écrit ces deux discours, ou si, les ayant écrits, il les avait publiés.
TACITE
Tacite avait laissé, suivant quelques-uns, des poésies; mais de quel genre elles étaient, et même si l’auteur y avait déployé un véritable talent, c’est ce qu’ils ont oublié de nous dire. Il ne nous reste pas un seul des vers de Tacite.
Un certain Fulgence Planciadês mentionne, comme étant de Tacite, un ouvrage intitulé Facéties. Ce titre paraîtra bien étrange, si l’on songe au caractère profondément grave et sérieux des compositions de l’historien. Mais je dois faire observer que le mot n’a pas tout à fait en latin le même sens qu’en français, et que les Romains entendaient par là la bonne plaisanterie, cet art de railler, cette escrime du sarcasme, dont Cicéron lui-même n’avait pas dédaigné autrefois de déduire les règles. Il est probable pourtant, ou que Fulgence s’est trompé, ou que le Tacite qu’il nomme est autre que le grand Tacite, ou enfin que les Facéties en question étaient l’ouvrage de quelque faussaire , qui aura trouvé plaisant de mettre un livre destiné à faire rire, ou à enseigner comment on fait rire, sur le compte d’un homme qui ne riait guère.
AKricola.
Le premier en date, parmi les ouvrages authentiques de Tacite, c’est la Vie d'Agricola. On croit que Tacite l’écrivit en l’an 97, ou, au plus tard, en l’an 98 après J. G. Il était impossible au biographe de trouver un sujet plus heureux. Agricola avait été un homme de guerre très-distingué : c’est lui qui avait conquis définitivement l’île des Bretons à l’empire. Dans un siècle de corruption , et sous le règne de tyrans infâmes, il avait été un modèle de désintéressement, de probité, un homme d’une simplicité antique et d’une admirable pureté de mœurs. Tacite, son gendre et son ami, sut raconter cette noble existence avec vérité et fidélité, et sans s’exposer jamais à encourir le reproche de tomber dans le panégyrique. Il se montra, dès ce début, un grand écrivain et un grand esprit, mieux encore , un grand cœur. Dirai-je pourtant ici ce que je pense ? il me semble qu’il faut beaucoup rabattre des éloges hyberboliques que certains critiques font de ce petit livre. « Cette Vie d'Agricola, dit La Harpe , est le désespoir des biographes ; c’est le chef-