‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 367 sur 397 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

d’œuvre de Tacite, qui n’a fait que des chefs-d’œuvre. Il l’écrivit dans un temps de calme et de bonheur. Le règne de Nerva, qui le fit consul, et ensuite celui de Trajan, le consolaient d’avoir été préteur sous Domitien. Son style a des teintes plus douces , et un charme plus attendrissant ; on voit qu’il commence à pardonner. C’est là qu’il donne cette leçon si belle et si utile à tous ceux qui peuvent être condamnés à vivre dans des temps malheureux : « L’exemple « d’Agricola, dit-il, nous apprend qu’on peut être grand « sous un mauvais prince, et que la soumission modeste, <1 jointe aux talents et à la fermeté, peut donner une autre « gloire que celle où sont parvenus des hommes plus impé- « tueux, qui n’ont cherché qu’une mort illustre et inutile « àla patrie. » Le dernier traducteur de Tacite parle à peu près dans les mêmes termes que La Harpe. La Vie d’Agricola est, selon lui, la plus belle biographie qui ait été écrite dans aucune langue. « La péroraison, ajoute M. Louandre, est justement regardée comme l’une des plus touchantes élégies qu’ait inspirées le regret d’une affection brisée par la mort , comme l’une des pages les plus émouvantes de l’éloquence antique. Dans cet admirable morceau, Tacite est spiritualiste comme Platon; il est chrétien par la sérénité de la douleur, les espérances et les consolations qu’il demande au souvenir des vertus du grand homme qu’il pleure. »

Voici les réserves que j’aurais voulu voir faire par d’autres. Bien qu’elles n’aient rien d’injurieux pour Tacite, il m’en coûte de protester contre le titre de chef-d’œuvre, même contre celui de biographie des biographies. L’ouvrage, selon moi, manque de proportion. 11 n’a que quarante et quelqties paragraphes, c’est-à-dire environ une trentaine de pages : or, dans ces trente pages , il y a trois hors-d’œuvre , qui occupent à eux seuls neuf paragraphes , c’est-à-dire environ six ou sept pages , c’est-à-dire un cinquième à peu près du tout. Ces hors-d’œuvre sont le préambule , le discours de Galgacus, l’épilogue. On peut pardonner le premier; on peut même l’admirer d’un bout à l’autre. Il est long, eu égard au livre, mais non pas pour ce qu’il dit, ou par rapport au lecteur ; c’est un tableau éloquent de l’oppres-

TACITE

sion qui avait longtemps pesé sur le monde, et un hymne d’espérance à cette liberté que Nerva savait respecter, sans dommage pour les prérogatives de la toute-puissance. Quant au discours de Galgacus, c’est de la rhétorique pure, ou, si l’on veut, c’est de l’éloquence à la façon de celle des déclamateurs. Tacite, sous le nom de Galgacus, déclame contre l’ambition et les vices des Romains. Il le fait en homme passionné, en écrivain supérieur ; mais c’est toujours de la déclamation. Non. seulement le discours n’est pas vrai, mais il n’est pas vraisemblable. J’ajT)ute que Tacite s’en mettait probablement peu en peine. « Je doute, dit un critique à propos de la harangue de Galgacus, que Tacite l’ait composée sur des notes communiquées par quelque Breton à Agricola. » Je dis plus encore ; je dis que, s’il avait eu ces notes, il ne s’en serait pas servi ; du moins il n’aurait pas laissé de civiliser son barbare , de l’initier à tous les secrets du beau style, de lui prêter ses propres idées. La pièce n’en est pas moins belle, mais, comme le remarque M. Nisard, de la beauté froide d’un ornement de rhétorique, dans le genre d’ouvrage qui doit le plus sévèrement les exclure.

La péroraison, tant vantée par le dernier traducteur, et sur laquelle tant d’admirateurs s’étaient extasiés avant lui, est de la rhétorique bien plus encore. On se souvient des pages éloquentes de Cicéron sur la mort de Crassus. Hé bien ! les réflexions de Tacite sur la mort d’Agricola n’en sont qu’une paraphrase ; et cette péroraison fameuse se réduit presque k un plagiat. On y reconnaît non-seulement les pensées de Cicéron, mais les mouvements de son style, mais ses expressions mêmes. Tacite n’y est guère que pour quelques exagérations, et pour quelques traits que désavouerait un goût sévère. C’est Cicéron qu’il faut saluer, quand on vient de lire ce morceau; ce n’est pas, ou du moins c’est très-peu Tacite. Nous allons le transcrire, et mettre ainsi le lecteur à même de confronter la copie à son original, que nous lui avons montré ailleurs : « Agricola a été enlevé au milieu de la vie , dans la force de l’âge ; mais il a fourni, pour sa gloire, une très-longue carrière. H a joui, dans toute leur plénitude, des vrais biens que donne la vertu ; et, après

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