CHAPITRE XLI
les honneurs du consulat et du triomphe, que pouvait y ajouter la Fortune? Ses richesses, sans être excessives, lui suffisaient. Mort avant sa fille et sa femme, on doit même le féliciter de s’être soustrait à l’avenir, sans avoir rien perdu de sa dignité, et dans l’éclat de sa renommée, en laissant
sains et saufs ses proches et ses amis Agricola n’a point
vu le sénat assiégé et bloqué par les armes ; le meurtre de tant de sénateurs égorgés dans un même massacre ; tant de nobles femmes exilées ou fugitives Néron du moins dé-
tournait les yeux : il ordonnait les crimes, et ne les regardait pas. Le glus grand de nos maux, sous Domitien, c’était de voir et d’être vu, lorsque nos soupirs étaient enregistrés, lorsque son visage cruel, et cette rougeur dont il s’armait contre la honte, suffisaient à faire pâlir et à désigner tant de victimes. Pour toi, tu es heureux, Agricola, non-seulement d’avoir vécu avec tant de gloire, mais aussi d’être mort à propos; et comme le rapportent ceux qui ont assisté à tes derniers entretiens, tu as subi ta destinée avec courage et sans regret : il semblait que tu voulusses accorder, autant qu’il était en toi , l’innocence au prince. Mais moi , mais ta fille, ce n’est point assez pour nous de l’amertume de ta perte; il faut encore qu’a notre tristesse s’ajoute la douleur de n’avoir pu assister à ta maladie, soutenir ta vie défaillante, nous rassasier de ta vue » Ajoutons qu’un peu avant la péro-
raison, ou trouve une phrase entière empruntée presque textuellement au passage de Cicéron, dont la péroraison n'est que la paraphrase : «t Déplorable pour nous, triste pour ses amis, sa perte ne resta point indifférente aux étrangers et aux inconnus eux-mêmes. »
Xlœars des Ciermainit.
Le livre intitulé Mœurs des Germains, ou, comme on dit plus communément, la Germanie, fut écrit à peu près en même temps que la Vie d' Agricola, et publié en l’an 98 de notre ère. La Germanieest tout à la fois, comme le remarque an critique, un traité de géographie, une étude politique sur les peuples les plus redoutables pour Rome , une étude des mœurs barbares, et, par le simple effet du contraste, une
TACITE
satire des mœurs romaines. Il n’y a pas un ouvrage ancien aussi précieux pour nous peut-être : c’est là que sont les racines mêmes de toute l’histoire des peuples modernes. Il est presque incroyable qu’on ait pu renfermer tant de choses, et des choses si importantes, dans ce petit espace. Ce livre si court sur un vaste sujet, comme dit Montesquieu , est d’un homme qui abrège tout , parce qu’il voit tout. « On peut encore aujourd’hui, après dix-huit siècles, dit M. Louandre, juger de son exactitude, vérifier par les événements la parfaite connaissance qu’il avait du monde barbare. Ainsi, lorsque, effrayé de l’énergie sauvage des peuples germaniques, il prie les dieux de Rome d’inspirer à ces nations belliqueuses des haines intestines, comme dernière sauvegarde de la sécurité de l’empire ; lorsqu’il prête à Boïocale ces paroles caractéristiques : Que la terre est aux hommes, comme la terre est aux dieux ; lorsqu’il montre les peuples du Rhin, entraînés vers la Gaule par la même pente, et, pour ainsi dire, par le même instinct que les eaux du fleuve, les invasions sont là pour témoigner qu’il savait prévoir. Tacite cependant, si élevé que fût son génie, ne pouvait se soustraire aux préjugés de son époque; et sa science devait être incomplète comme celle de son temps. De là ces nombreuses erreurs en géographie, et ces erreurs plus regrettables encore sur la religion des Germains; car, dans la mythologie des peuples teutoniques, il ne voit que les dieux de Rome et de la Grèce. » On ignore si Tacite avait visité personnellement la Germanie, ou s’il avait écrit sur les Germains d’après des documents fournis par d’autres. Peut-être son ouvrage doit-il son caractère de vérité aux récits de quelques soldats romains, ou à ceux d’otages et de captifs barbares; peut-être Tacite s’est-il borné à extraire, à concentrer, à s’approprier par le style et l’éloquence, toutes les particularités utiles et curieuses que Pline l’Ancien avait disséminées à travers ses vingt livres des Guerres de Germanie.
Histoires; Annales.
Sous le règne dé Trajan, Tacite écrivit d’abord l’ouvrage intitulé Histoires, ensuite l’ouvrage intitulé Annales. Les