CHAPITRE V
ment ignoré. » Il s’en étonne, il demande pourquoi on ne Ht pas le vieil orateur romain, tandis que l’on se passionne pour certains orateurs attiques, qui n’ont guère d’autres qualités que la simplicité de leur style. Caton méritait bien, selon lui, le même honneur que Lysias ou Hypéride ; et il le démontre avec cette verve éloquente qu’il a portée le premier dans la controverse littéraire : « Sa façon de dire est un peu antique, et il y a chez lui des expressions un peu rudes. C’était ainsi qu’on parlait alors. Change cela, chose qu’en son temps il n’a pu faire; ajoute du nombre à la phrase , afin que le style soit mieux enchaîné ; mets les mots eux-mêmes en meilleur ordre; formes-en comme une charpente régulière, ce que n’ont pas même fait toujours les anciens Grecs ; tu ne préféreras plus personne à Caton. »
Dans les siècles qui suivirent, quand les écrivains cherchaient à rendre à la langue énervée quelque chose de son ancienne énergie, Caton devint, entre tous les orateurs d’autrefois, un des objets d’étude les plus recommandés; à peu près comme tels de nos vieux auteurs, oubliés trop longtemps, et dont tous ont aujourd’hui le nom à la bouche. Il y a plus d’un témoignage , outre celui de Fronton , qui ne laisse aucun doute sur celte renaissance de l’antiquité latine. Les vieux poètes n’avaient pas tous subi l’injure de l’oubli; mais tous, ou presque tous reparurent au jour, et revécurent plus ou moins longtemps dans l’estime des lettrés, sinon dans les sympathies populaires. Les prosateurs antérieurs à Cicéron et à Salluste, qui n’étaient que des noms pour le vulgaire des lecteurs, rentrèrent en partage de cette gloire que de plus heureux et de plus grands leur avaient ravie. Caton eut enfin les admirateurs que lui souhaitait Cicéron; mais ni Caton, hélas! ni les autres, ne pouvaient rouvrir les sources taries du génie romain. Et pourtant qui eût mérité mieux que Caton d’opérer ce miracle? Mais l’archaïsme des écrivains de la décadence n’est que de l’archaïsme, c’est-à-dire de la rhétorique à l’envers : imiter le vieux, c’est toujours imiter ; et l’imitation est la mort du style et de l’éloquence. La for le et rude beauté du style de
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CATON; ENNIUS
Caton, cette langue sans fard et sans apprêt, cette éloquence qui ne devait rien à l’artifice, et qui n’était que. le mouvement passionné du sentiment et de la pensée, il y avait quelque courage à en tenter la conquête, et échouer dans l’entreprise était honorable encore. Rome impériale n’eut point de Gâtons. Je ne parle que de l’écrivain et de l’orateur ; c’est là seulement ce qu’on espérait voir renaître. Pour écrire et pour parler comme Caton, il fallait être Caton. Plutarque, qui a peint au vif la figure du laboureur de Tusçulum , du soldat, de l’homme d’État, du grand capitaine et du grand citoyen , résume en quelques mots heureux les caractères de l’orateur : « L’éloquence de Caton était à la fois agréable et forte, douce et véhémente, plaisante et austère, sentencieuse et propre à la lutte. C’est ainsi que Socrate, suivant Platon, paraissait, extérieurement, grossier, satirique et outrageux dans la conversation, tandis qu’au dedans il était rempli de raison et de gravité, de discours capables d’arracher des larmes à ses auditeurs et de bouleverser leurs âmes. » Ce rapprochement de Caton avec Socrate est vrai, sinon de tout point, au moins dans une certaine mesure. Caton est un Socrate, mais un Socrate romain; c’est-à-dire un homme d’action, un homme qui ne rêve jamais, et qui se préoccupe principalement , presque uniquement , du positif et de l’utile.
Caton et Ica Cireea.
Cet orateur, qui lisait Thucydide et Démosthène, et qui avait étudié dans sa jeunesse la philosophie de Pythagore, peut passer jusqu’à un certain point pour un disciple de la Grèce. Mais il ne dut rien aux Grecs qui enseignaient, dans Rome, la science de Gorax et de Gorgias. Il n’eut jamais pour ces maîtres que haine et mépris. Il se moque quelque part du tribun Gœlius, qui se faisait payer un morceau de pain son silence ou son bavardage ; on devine assez ce qu’il pouvait penser des sophistes grecs, lui l’impitoyable persécuteur, comme dit Aulu-Gelle, de la sotte et vide loquacité. Les restes mêmes de ses écrits témoignent de ses sentiments et à leur égard, et à l’égard de la race grecque tout entière. En
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