CHAPITRE XLH
pas plus un poëte qu’Avianus. On cite un nom d’orateur; mais cet Qiateur était Fronton : nous dirons tout à, l’heure jusqu’à quel point Fronton a mérité ce beau titre. Quant à l’histoire, on ne cite ni un livre ni un nom. Qu’on juge de ce que nous allons rencontrer à travers ces landes! Notre chapitre sur les écrivains du deuxième siècle se réduirait presque à rien, si nous n’avions pas à parler du rhéteur Aulu-Gelle et du romancier Apulée.
Vronton et Marc Aurèle.
Marcus Cornélius Fronto a eu du malheur. Avant les découvertes d’Angelo Mai sur les manuscrits palimpsestes, il ne restait que quelques mots de ses écrits, et il était permis de voir en lui un homme de grand talent, sinon, comme quelques-uns le nomment, un orateur du premier ordre. Les anciens s’étaient complu à lui décerner à l’envi les plus magnifiques éloges. Aulu-Gelle, qui l’avait connu personnellement, célèbre la pureté de son goût, la grâce de son langage, et les charmes de sa conversation, nourrie de toutes les bonnes doctrines. Marc Aurèle, disciple reconnaissant, consacre, dans ses Pensées, quelques lignes bien honorables à celui qui avait été un de ses maîtres ; « J’ai senti, grâce à Fronton, tout ce qu’il y a, dans un tyran, d’envie, de duplicité, d’hypocrisie, et combien il y a peu de sentiments affectueux chez cçs hommes que nous appelons patriciens. » Marc Aurèle avait nommé Fronton consul, et lui avait fait élever une statue dans le sénat. Euménins, le panégyriste de l’empereur Constance, met Fronton sur la même ligne que Cicéron : « Fronton, dit-il, cette autre mais non seconde lumière de l’éloquence romaine. » Il est vrai que Macrobe accuse Fronton de sécheresse, et qu’il remarque que cette sécheresse n’a rien de commun avec la concision de Salluste. Mais un écrivain peut être sec dans son style, et avoir encore des qualités fort recommandables : rien n’empêche de donner à tels et tels, qui sont la sécheresse même, le titre de penseurs et de bons esprits.
La publication des Lettres de Marc Aurèle et de Fronton a fait évanouir tous les prestiges, et on sait maintenant à
quoi s’en tenir sur la valeur littéraire du prétendu orateur. Fronton est de l’école de Gorgias. Il déclame et fait déclamer son disciple sur les sujets les plus ridicules : ici, c’est un éloge du sommeil, en réponse k une diatribe contre le sommeil ; là, c’est l’éloge de la fumée. Ailleurs, vous trouvez des narrations où Fronton est parvenn à rendre ennuyeuses même des aventures contées jadis par Hérodote : nulle chaleur, nul intérêt, nulle grâce. Ailleurs, ce sont des compliments sans esprit. Fronton ne passe guère que de la puérilité au ridicule. Ajoutez que, si ses phrases sont constmites avec une sorte d’art prétentieux, sa diction est loin d’être irréprochable : les tours vicieux, les termes impropres, les acceptions forcées y abondent. Rien de nauséabond comme la lecture de ces élucubrations 'de rhéteur. On serait presque tenté de plaindre l’homme illustre qui les a exhumées, d’avoir perdu un temps précieux k tirer du néant ce qui n’est après tont que cendre et poussière. Mais on rend grâce à M. Mai, parce que Fronton a eu quelquefois la bonne idée de transcrire des extraits de ses lectures. D’admirables choses, jusqu’alors inconnues, ont reparu à la lumière. La seule paralipse de Caton est une perle qui a payé au centuple les ennuis de ceux qui ont eu le courage de fouiller à travers l’insipide fatras de Fronton.
Les lettres de l’écolier ne valent pas mieux que celles du professeur, k part une certaine naïveté de sentiment et les effusions d’une reconnaissance sincère. C’est la même nullité d’idées, la même indigence d’esprit, le même style maniéré, la même diction incorrecte. Marc Aurèle avait du moins l’excuse de sa jeunesse. Viennent les leçons du temps, et Marc Aurèle sera un autre homme. Mais Fronton était dans sa maturité, quand il s’occupait sérieusement à ces niaiseries. Ce n’est pas Fronton qui eût écrit, ni jeune ni vieux, ni en latin ni en grec, une page, une seule page, digne du moindre paragraphe du livre des Pensées. Cet ouvrage sublime doit peu de chose à Fronton. Quand Marc Aurèle l’écrivait, ce n’était pas sous l’impression de l’enseignement des rhéteurs. Il était k de plus sérieux maîtres; et depuis longtemps son âme avait abjuré le culte des faux