CHAPITRE XLII
dieux de l’éloquence. C’est le philosophe qui parle dans les Pensées; c’est l’homme' formé par l’expérience de la vie, par un long usage de la souveraine autorité. De là cette grandeur et cette majesté presque incomparables ; de là les hères et mâles beautés de ce style, malgré toutes ses obscurités et toutes ses imperfections.
Pour revenir à Fronton et à sa renommée, il est probable que les grandes œuvres de l’orateur ne nous donneraient pas de son talent une opinion beaucoup plus favorable. Les phrases qui subsistent de ses discours ressemblent trop à celles de ses lettres, pour qu’il nous soit permis de supposer un autre Fronton que le Fronton révélé par M. Mai. Au reste, le mauvais goût du siècle n’explique pas seul les illusions dont Fronton fut l’objet. Fronton savait parler ; les succès publics du professeur ont fait une part notable des succès de l’écrivain. Ceux que sa parole avait charmés ou instruits ont dû être portés, en le lisant, à crier merveille. D’autres ont crié merveille après eux, même sans lire ; et voilà comment Fronton est passé grand prosateur. Fronton n’est pas le seul qui ait eu cette fortune. Je ne prétends pas qu’il y en ait aujourd’hui.
Aulu-Celle.
Aulus Gellius, improprement nommé par quelques-uns Agellius, fut un disciple et un ami de Fronton; mais il n’eut pas les hautes visées de son maître : il n’aspira point au titre d’orateur; il ne fut qu’un rhéteur et un grammairien, ou plutôt il ne fut qu’un esprit curieux et un érudit, car il ne tint jamais école, et il ne disserta jamais que dans des livres ou dans des réunions d’amis. Cette modestie lui a porté bonheur. Au lieu de discours d’une beauté suspecte, il nous a laissé un ouvrage très-précieux, très-utile ; je ne dis pas un bon ouvrage, mais la meilleure compilation sans contredit qu’ait rédigée aucun critique grec ou romain. J’ai eu souvent l’occasion de profiter des recherches d’Aulu- Gelle, et de citer les Nuits alliques. C’est à Aulu-Gelle que nous avons dû de pouvoir nous faire une idée de la valeur littéraire de Cécilius; c’est à lui que nous devons de con-
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naître autrement que par leurs noms une foule d’auteurs aujourd’hui perdus, et de mieux connaître tels et tels, comme Caton et Gaïus Gracchus, qui, même sans Aulu- Gelle, seraient pour nous beaucoup plus que des noms. Je vais transcrire une partie de la préface du recueil, pour montrer et le but que s’est proposé l’auteur, et le plan qu’il a suivi, ou plutôt sa volonté de ne suivre aucun plan, et la nature des sujets qu’il a traités dans ce qu’il nomme ses commentaires, et la raison du titre qu’il a mis en tète :
« On peut trouver des ouvrages plus agréables que celui-ci : ce que j’ai voulu, ç’a été de préparer aussi à mes enfants deâ récréations littéraires, pour les instants oü, bbres de tout autre soin, ils voudraient délasser agréablement leur esprit. J’ai suivi l’ordre fortuit dans lequel se présentaient mes extraits. J’avais l’habitude, toutes les fois (jue je tenais en main quelque livre grec ou latin, ou que j'entendais rapporter quelque chose de remarquable, de recueillir aussitôt ce qui avait frappé mon attention, et de prendre ainsi, sans ordre et sans suite, des notes de toute espèce.... Il y a donc, dans mon ouvrage, la même incohérence de matières que dans ces notes d’autrefois, rapidement consignées durant mes recherches et mes lectures sur tant de sujets. C’est dans une campagne de l’Attique, et pour remplir les longues nuits d’hiver, que je me suis amusé à écrire ce recueil. Voilà pourquoi je l’ai intitulé ^'uits attiques. Je n’ai point imité le raflinement que mettent d’ordinaire, dans le choix de leurs titres, les auteurs grecs ou latins qui ont rédigé des écrits analogues.... Mon ouvrage dilïère aussi de la plupart des leurs par le dessein et par l’intention. En effet, presque tous ces auteurs, les Grecs surtout, ont eu le tort de puiser sans discernement et sans goût dans leurs lectures nombreuses et variées, et de recueillir dès le premier coup d’œil, et comme gens qui ne visent qu’à la quantité, tous les détails qu’ils rencontraient.... Pour moi, j’ai toujours eu présente la maxime d’Héraclite d’Éphèse, ce sage si renommé : « Ce n’est pas, « dit-il, la quantité des connaissances qui enrichit l’esprit. » Si je me suis occupé assidûment, et quelquefois jusqu’à la
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