CHAPITRE XLII
se faire aimer de la riche veuve. Apulée a écrit le discours qu’il avait prononcé en réponse aux attaques de Pontianus, et qui l’avait fait absoudre par le tribunal. Ce discours est intitulé Apologie. Apulée, racontant sa vie et ses aventures, est assez homme pour que nous l’écoutions avec plaisir, malgré sa vanité fabuleuse, malgré son style africain, malgré sa langue composée de toutes les langues, ou, si l’on veut, de tous les patois dont il s’était imprégné durant ses voyages. Il y a même çà et là de véritables traits d’éloquence. Il avait été inspiré, suivant l’expression d’un critique, par le sentiment du danger que couraient son honneur et sa vie.
Apulée orateur a cherché à se survivre, non pas. seulement dans V Apologie, mais dans un recueil où il a ramassé toutes les fleurs de ses autres discours, et que, pour cette raison, il a intitulé Floridcs. Ce sont vingt-quatre morceaux fort courts, sur des sujets divers, mais où il n’y a guère que quelques faits curieux pour l’archéologie ou l’hisloire. Quant à l’espèce de talent dont les Florides révèlent les symptômes, il consiste surtout à trouver le moyen d’exprimer les idées les plus simples sous les formes les plus compliquées, les plus contournées et les moins naturelle.'., quelquefois aussi les plus ampoulées, et toujours en latin d’Afrique, ou plutôt en latin cosmopolite.
Les ouvrages philosophiques d’Apulée sont d’une nullité encore plus profonde que les débris de ses monuments oratoires. Le seul qui ait quelque originalité, et quelle originalité! est le livre intitulé du Dieu de Socrate. Apulée croit que Socrate avait réellement un génie ; et ce qu’il cherche, dans son livre, c’est à déterminer à quelle classe de démons ce génie appartenait. Les trois livres intitulés de la Doctrine de Platon ne sont que des extraits de la République et des Lois, complétés et commentés par d’autres extraits qu’ont fournis Aristote et les stoïciens. Le petit livre intitulé du Monde est une simple paraphrase du traité d’Aristote qui porte le même titre.
L’ouvrage qui fera vivre le nom d’Apulée, c’est le roman en onze livres où il a développé le sujet si vivement esquissé
par Lucien, les tribulations d’un àne qui a été un homme, et qui finit par reprendre sa dignité de bipède. Les Métamorphoses, autrement dit VApe dor, sont un tableau complet de la vie et de la société au deuxième siècle ; non pas, certes, un tableau fait de main de maître, mais peint pourtant avec une certaine fougue méridionale, et je ne sais quelle agréable et spirituelle jovialité. Il y a de très-plaisantes figures parmi celles qu’Apulée fait passer sous nos yeux. Il y a de très-bons contes parmi ceux qu’il déduit, nonobstant l’exécrable procédé de style qui lui sert à gâter sans cesse les meilleures idées et les meilleurs mots. Je ne parle pas des contes où l’esprit est mêlé d’ordures, mais de ceux que tout le monde peut lire, et dont se sont souvenus Gervantès et d’autres modernes. Il y a, dans les Métamorphoses, mieux encore que de bons contes.: il y a le mythe de Psyché, qui est une des plus belles merveilles de l’imagination antique. Je ne prétends pas qu’Apulée ait inventé ce mythe; mais il l’a conté avec facilité et avec agrément, et même avec une sorte de simplicité relative. Les trois livres à travers lesquels il déroule les aventures de l’amante de Cupidon sont incontestablement les meilleurs de son ouvrage, et pour la matière et pour le style même. La Fontaine n’a eu qu’à mettre un peu de sa poésie et de sa bonhomie naïve à la place de l’esprit d’Apulée, pour faire un chef-d’œuvre du récit de l’écrivain de Madaüres. On a beau être Africain, quand on a eu des bonnes fortunes comme celle d’Apulée avec sa Psyché, on ne peut plus périr, car on laisse une œuvre et un nom.
Veut-on savoir quelle sorte d’écrivains nous pourrions encore citer, si nous tenions à énumérer tous ceux qui, durant le deuxième siècle, ont écrit en latin? Ce serait, par exemple, le jurisconsulte Gaius : encore n’est-il pas bien sûr que Gaïus soit de ce siècle; ce serait Frontin le tacticien, l’auteur des Stratagèmes ; ce serait Acron et Porphyrion, les commentateurs d’Horace; que sais-je? quelques autres gram- . mairiens, ou même quelques rhéteurs, mais parfaitement inconnus.