‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 39 sur 397 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

161, les philosophes et les rhéteurs, c’est-à-dire les pédagogues grecs, furent bannis de Rome par un décret du sénat. Caton avait parlé contre eux. C’est lui peut-être qui avait le premier sonné l’alarme au nom des vieilles mœurs ; c’est lui peut-être qui a dicté le décret fameux, si foudroyant et si laconique.

Rome ne fut pas longtemps débarrassée du fléau , si tant • est qu’elle le fut un seul instant. La Crrèce fournissait Home de gymnastes, d’artistes de toute sorte, de médecins, de cuisiniers. Il ne fut p^s malaisé aux sophistes de se cacher sous d’autres noms. Si Plaute dit vrai, la cuisine était un séjour qui ne devait pas leur déplaire. Socrate se serait écrié , en les y voyant : « Ils sont rentrés dans leur première patrie! » Ils ne tardèrent pas à en sortir, "et à empoisonner impunément la jeunesse et de leur rhétorique , et de leur sophistique, et de leurs mœurs.

Caton ne fut pas moins impuissant à conjurer l’invasion du scepticisme religieux. En l’an 155 avant notre ère, les Athéniens députèrent à Rome, pour y régler leurs affaires d’État, trois philosophes, les plus renommés de ce temps.

En attendant qu’on les admit au sénat ou devant le peuple, et tandis qu’on délibérait sur leurs demandes, les députés athéniens donnèrent des leçons publiques, qui attirèrent grande foule. Critolaüs et Diogène, l’un péripatéticien , l’autre stoïcien , professaient de nobles doctrines : ils eurent un succès d’estime, et, s’ils réunirent beaucoup d’auditeurs, ils comptèrent peu de disciples. Carnéade, le troisième, qui était de la nouvelle Académie , fit fureur. C’était le scepticisme même. Le fond de la philosophie de Carnéade, c’était le principe de Protagoras, que l’homme est la mesure de toutes* choses. Pour lui , Dieu n’était qu’une hypothèse; la certitude , qu’une probabilité qui changeait avec le point de vue. Caton , au rapport de Servius et d’autres auteurs, commençait tous ses discours par une invocation aux dieux, et d’ordinaire à Jupiter très-bon, très-grand. La Providence ne lui semblait pas une simple hypothèse, ni le bien et le mal des postulats de fantaisie. Il exprima énergiquement son indignation contre un enseignement si pernicieux. Il pressa

Digilized by CoogI

CATON; ENNIUS

le sénat de s’occuper au plus vite des aiTaires d’Athènes, et de renvoyer chez eux Carnéade et les deux autres beaux diseurs. Carnéade quitta Rome; mais l’esprit de Carnéade y resta. Il y était même déjà avant d’y venir , mais il y était sous une autre forme. Le livre d’Évhémère, traduit en latin par Ennius, c’était la négation du surnaturel, et, par conséquent, de la religion. Ennius n’y avait peut-être jpoint pris garde, ni Caton lui-même. Carnéade complétait Evhé^ mère. Clitomaque , un autre sceptique, se chargea de compléter Carnéade. Le scepticisme, dont les semences tombaient sur la société romaine, y germa d’une façon toute conforme à la nature du sol. Ce qu’il produisit, ce ne furent pas des dissertations savantes , des discussions pour et contre, des arguties et des subtilités. Rome n’était point la Grèce. Rome n’eut point de philosophes sceptiques; mais elle eut des citoyens qui ne croyaient plus ni au bien ni au mai; qui faisaient risée de toutes les idées saintes, et qui vivaient abrutis dans leurs cupidités et leurs convoitises, assurés contre les suites, pourvu qu’il y eût satisfaction présente. C’était leur bien, c’était donc le bien; et, après la mort, tout était dit.

OHYrageii de Catoa A l'uitage de non Hls.

Caton avait un fils dont l’éducation fut une des grandes * affaires de sa vie. « Dès que l'enfant eut atteint l’âge de raison, dit Plutarque, Caton s’occupa de l’instruire lui-même dans les lettres, quoiqu’il eût un esclave nommé Chilon, qui était habile grammairien, et qui enseignait plusieurs enfants. Il ne voulait pas, ce sont ses propres paroles, qu’un esclave réprimandât son fils ou lui tirât les oreilles, pour avoir été trop lent à apprendre, ni que son fils dût à un tel personnage un aussi grand bien que celui de l’éducation. Il fut donc lui- même le maître de grammaire de son fils, son maître de jurisprudence et son maître d’exercices. Il lui enseigna non-seulement à lancer le javelot, à combattre tout armé, à monter à cheval, mais encore à s’exercer au pugilat, à supporter le froid et le chaud, à traverser à la nage un courant impétueux et rapide. Il lui avait transcrit

Page 1