CHAPITRE XLVI
L’harmonie de ses vers n’est pas irréprochable, ni leurs coupes bien savantes et bien variées. D’ailleurs, son poème n’était guère considérable ; et ce récit n’a pas dû lui coûter beaucoup de frais d’invention. Quant à Glaudien, ce qui lui manque un peu trop, c’est le goût et la mesure. Il n’atteint bien souvent qu’à une fausse grandeur; son éloquence dégénère à chaque instant en enflure ; il aime à se payer de mots, et il n’attend pas toujours les idées. On ne le lit pas sans difficulté ni sans ennui. Le vague des termes et la redondance des épithètes rendent la phrase obscure : rien de net, de délimité, de' précis. Il évite les élisions dans ses vers ; mais on dirait qu’il aspire à la monotonie. Il n’a que l’apparence d’une bonne versification ; et rien ne ressemble moins que cette harmonie plate et uniforme à l’expressive et divine harmonie de Virgile. C’est bien là cette cloche bourdonnante à quoi un critique a comparé les vers assourdissants de Glaudien. Que d’imperfections, bon Dieu! et je n’ai pas tout dit peut-être. Mais il y a assez de quabtés, et dans Glaudien et dans Rutilius, pour nous forcer à saluer en eux les deux derniers classiques. Demi-classiques, si l’on veut; moins encore, j’y consens; mais enfin les deux derniers qui aient écrit des œuvres où il y a du talent, et d’où l’inspiration n’est pas toujours absente.
Yie de Claudlcn.
Claudius Glaudianus florissait vers la fin du règne de Théodose, et sous le règne d’Arcadius et Honorius. Quelques-uns le font naître à Florence, d’autres en Espagne, L’opinion la plus vraisemblable, c’est qu’il était d’Alexandrie en Egypte. L’époque de sa naissance et celle de sa mort sont inconnues. Sa vie ne l’est guère moins, sauf les conjectures qu’on peut se permettre à propos des écrits où il parle d’hommes et d’événements contemporains. On sait toutefois qu’il acquit, de son vivant même, une immense renommée. Nul poète, à Rome, ne fut jamais comblé d’honneurs plus extraordinaires. Les empereurs Arcadius et Honorius lui élevèrent une statue sur le Forum de Trajan ; et c’est le sénat qui avait sollicité le décret d’érection. Sur le
piédestal de la statue, on lisait une inscription en vers grecs, ou plutôt une apothéose de Claudius Claudianus. Suivant l’auteur de l’inscription, et suivant ceux qui la firent graver, Claudien portait en lui l’âme de Virgile et la muse d’Homère. '
•uvrage» de Clandlen.
Le plus fameux des ouvrages de Claudien est cette invective où il épuisa, contre Rufin mort, toutes les formes de l’outrage. C’est un poème en deux livres, écrit, comme tous les grands poèmes de Claudien, dans le mètre héroïque. Le scélérat dnnt Claudien stigmatisait la mémoire n’y est point calomnié. Mais nous ne pouvons point dire que le poète n’ait pas compté beaucoup trop sur la patience de ses lecteurs, en nous entretenant si longuement d’un pareil misérable. Ceux qu’avait blessés Rufin vivant ont dû’ sans doute y trouver un grand charme de vengeance; mais nous, qui n’avons jamais rien eu à démêler avec le favori de Théodose, nous ne saurions aller jusqu’au bout sans demander grâce. Aussi bien on ne lit guère de la satire de Claudien que quelques morceaux çà et là. Il y en a de fort beaux. Dans les vers du début, Claudien atteint à la haute poésie, et ne dépasse presque jamais la mesure : « Souvent, dit-il, mon esprit a flotté incertain entre deux sentiments contraires. Les dieux s'inquiètent-ils du monde ; ou n’y a-t-il point d’arbitre suprême, et les choses mortelles sont-elles le jouet d’un aveugle hasard? En effet, quand je considérais l’accord et l’harmonie de l’univers, les bornes prescrites à la mer, et le cours des saisons, et le retour successif du jour et de la nuit, je me disais alors : Oui, la sagesse d’un Dieu affermit la nature, règle la marche des astres, fait éclore les fruits à des temps divers, remplit d’une lumière empruntée la lune au changeant visage , et le soleil de feu qu’il ne doit qu’à lui ; elle fixe aux flots un lit immense , et balance la terre sur l’axe qui la traverse. Mais, lorsque je voyais le crime dans le bonheur et les plaisirs, et la vertu dans la souffrance, alors croulait ma croyance ébranlée ; j’embrassais à regret l’autre doctrine, celle qui égare les atomes dans l’immen-
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