CHAPITRE V
de sa propre main, dit-il, des traits d’histoire, et en gros caractère, afin qu’il se pénétrât, dès la maison même , de l’exemple des anciens Romains. * Le jeune homme répondit aux espérances de son père , et il ne lui manqua qu’une vie plus longue pour s’élever au premier rang parmi les hommes de sa génération , à côté de ce Scipion Émilien dont il avait épousé la sœur, fille de Paul Émile. Mais il mourut dans la fleur de l’âge , et avant d’avoir pu parvenir aux plus hantes dignités. Caton, justement fier de l’œuvre qu’il avait si bien conduite , travailla à la parfaire encore , même quand le jeune Marcus était déjà un homme distingué par ses talents et ses vertus. Il écrivit donc à son intention des ouvrages de diverses sortes, et comme des manuels, des guides pratiques , qui devaient lui servir à se diriger dans la vie. Il y en a dont nous ne connaissons que les titres : ainsi le traité intitulé de F Orateur , et plusieurs autres; mais il y en a un dont il reste quelques fragments remarquables : c’est le traité de morale que les anciens citent ordinairement sous un titre intraduisible, Carmen de moribus, et qui est peut-être la même chose que le Discours à son fils, ou les Préceptes à son fils, ou encore les Lettres à son fils. Voici une des pensées qu’en a extraites Aulu-Gelle : « La vie humaine est à peu près comme le fer. Servez- vous du fer, il s’use; ne vous en servez pas, pourtant la rouille le détruit. Nous voyons de même les hommes s’user par le travail. Si ' l’on demeure oisif, l’inertie et l’engourdissement font plus de mal que l’excès du travail même. » C’est là Caton, homme de bon sens et homme d’esprit. Mais voici un autre passage, cité par Pline l’Ancien, où Caton est plus Caton encore; je veux dire qu’il s’y montre avec son caractère de vieux Romain, et avec la vivacité passionnée de son antipathie pour les Grecs : « Je parlerai de ces Grecs en leur lieu, Marcus mon fils; je dirai ce que j’ai pu tirer d’Athènes, et je prouverai qu’il est bon de jeter un coup d’œil sur les lettres grecques , non de les apprendre à fond. La race grecque est très-vicieuse et indocile; et, crois ceci parole d’oracle, toutes les fois que cette nation donnera ses lettres, elle gâtera tout; et davantage encore, si elle envoie ici ses médecins. Ils ont
CATON; ENNIÜS.
juré entre eux de tuer tous les barbares avec leur médecine. Et ils se font payer pour cette besogne , afin de leur inspi* rer confiance, et de les détruire impunément. Nous aussi, ils nous appellent sans cesse des barbares, et ils nous souillent de ce nom plus salement qu’ils ne font les autres Opiques. Je t’ai interdit les médecins. » On pourrait prendre ceci pour une simple boutade d’humeur; mais Caton avait sa médecine à lui, ses recettes, sa pharmacopée, et c’est luiméme qui soignait les malades de sa maison. Plutarque observe, avec sa malicieuse bonhomie, que Caton ne fut pas toujours très-heureux dans ses cures, et qu’il vit mourir sa femme et son fils. Plutarque dit seulement que ses remèdes ne leur ont pas prolongé la vie; je n’affirme pas non plus qu’ils l’aient abrégée. N’importe, Caton croyait à l’efficacité de son empirisme ; il avait même rédigé , à l’usage de son cher Marcus , une sorte de traité de médecine, tout un codex, toute une thérapeutique; et c’est de cet ouvrage que Plutarque a tiré les curieux détails qu’il donne sur le régime où Caton mettait ses malades. Ainsi, ce n’est pas seulement à titre de Grecs que Caton détestait les médecins grecs : il y avait , à son insu ou non , quelque chose de ce sentiment qu’on se porte quelquefois, dit-on, de confrère à confrère, et qui ressemble assez, pour l’implacable férocité, à une haine fraternelle.
Cittoa hiit«rlen; le» OriKiucs.
La perte des écrits dont je viens de parler n’est peut-être pas fort regrettable; mais celle des ouvrages historiques de Caton ne saurait être trop vivement déplorée. Caton avait écrit une relation très-intéressante de cette expédition d’Espagne où il avait déployé avec tant d’éclat ses talents militaires. Il s’était livré, dans sa vieillesse, à des recherches approfondies sur les premiers temps de Rome ; il avait fouillé les annales des grandes villes de l’Italie; il avait consigné le résultat de ses travaux dans un ouvrage considérable, intitulé Origines, et divisé en sept livres. A côté des origines proprement dites, Caton avait placé le récit des événements; et, entraîné par le sujet, il avait fini par écrire une véritable