CHAPITRE XLVI
Itinéraire de ■tatiltna.
En l’an 417 ou 420 environ, Rutilius fit le voyage qui a sauvé son nom de l’oubli. Il partit de Rome pour la Gaule, et il prit son chemin par mer. Il raconta les incidents de ce voyage dans un poème en vers élégiaques, dont nous possédons encore une notable partie. Rutilius faisait le trajet dans une barque, qui touchait à terre chaque soir et repartait chaque matin. Il visitait tous les objets curieux qui lui étaient signalés au passage. Il y a, dans ses descriptions, quelques traits fort heureux. R rend même, avec un grand charme d’expression, les accidents les plus fugitifs, les plus indécis, les plus insaisissables. Ainsi on voit, dans ses vers, l’ombre des pins flotter à la marge dès eaux; on y voit les hautes cimes monter plus haut dans le ciel par l’effet de la brume du matin. Rutilius abuse quelquefois de son érudition ; il lui arrive aussi d’abuser de son esprit, et de se complaire un peu trop aux jeux de mots et aux antithèses. Ce qui est assez étrange, c’est que ce lettré, cet homme de style, qu’on pihirrait croire dénué de passions vives, est presque un fanatique, en fait de paganisme. Il souhaite à Stilicon mort tous les tourments des enfers, ceux même qu’endure Néron, parce que Stilicon a fait exécuter les édits des empereurs contre les païens. A propos d’un Juif un peu fripon, avec lequel il a affaire, il s’emporte contre toute la nation juive, qu’il nomme la racine de la folie. Cette injure , comme le remarque M. J. J. Ampère, pourrait bien, dans l’intention de l’auteur, arriver aux chrétiens, en passant par les Juifs. H ne se borne point à invectiver, il raille aussi : il se moque, par exemple, du jour que les Juifs consacrent au repos, en commémoration du repos de Dieu après la création du monde. Quant aux chrétiens, on voit assez quels sentiments Rutilius leur portait, quand on lit ses sarcasmes sur les moines qu’il rencontre dans les petites îles de la mer Tyrrhénienne. Il ne peut pas se figurer qu’on puisse être moine; il reproche à ces solitaires leurs austérités et leur malpropreté; il raconte, avec l’accent de l’indignation, qu’un homme jeune et riche a été assez insensé pour quitter ses
biens et sa famille, et pour aller vivre dans leurs cavernes. « Rutilius, dit M. Ampère, était trop complètement dominé par ses préjugés païens, pour comprendre que certains sentiments peuvent porter à quitter la société, et k embrasser la vie solitaire et contemplative. »
Rutilius est mieux inspiré quand il est, non plus un homme de parti, mais simplement un homme. Le spectacle des vicissitudes de l’humanité lui arrache des accents d’une poétique mélancolie. Il s’écrie, en présence des ruines d’un vieux fort démantelé, et devant une statue qui porte sur son front des caractères à demi effacés par le temps : « Ne nous indignons pas que des corps mortels se dissolvent; nous voyons, par des exemples, que des villes peuvent mourir. » Mélancolie toute moderne, dit M. Ampère; et le critique rapproche, des deux vers de Rutilius, deux vers de la Jérusalem délivrée, où le même sentiment se retrouve, et dans les mêmes termes. Mélancolie vieille comme le monde, dirons-nous à notre tour; et nous rappellerons au lecteur la lettre de Sulpicius à Cicéron, antérieure de plus de quatre siècles aax vers de Rutilius.
M. Ampère insiste, avec beaucoup de raison, sur un des côtés les plus honorables de Rutilius, son patriotisme gaulois : « Au moment de quitter Rome, cette Rome qui lui est si chère, il exprime, en vers pleins d’émotion, qu’il obéit avec bonheur à l’appel de son pays, de sa Gaule natale, toute dévastée, toute désolée qu’elle est par les barbares. U ajoute : Tes champs sont ravagés par de longues guerres! « mais plus ils sont tristes, plus ils méritent d’amour. C’est a un moindre crime de négliger ses concitoyens au jour de « la sécurité; mais le malheur public réclame la foi de a tous. » Le sentiment qui a dicté ces vers est noble; il y a ün patriotisme délicat, une compassion généreuse, dans ce souvenir envoyé des portes de la magnifique Rome à la triste Gaule. Rutilius, trouvant sur sa route un de ses amis, s’écrie en l’embrassant : « Il me semble jouir déjà d’une et portion de ma patrie. »
Quand Rutilius parle de Rome, c’est une admiration sans bornes, c’est presque l’enthousiasme d’un amant passionné.