CHAPITRE XLVI
« Cette Rome dit M. Ampère, encore si magni&que par ses monuments; cette Rome qu’admirait Rutilius; de laquelle Symmaque, cet autre fidèle du paganisme, disait, vers le même temps, ce que devaient redire tant d’autres après lui, qu’il était difficile de s’en éloigner, lorsqu’on y était venu ; cette Rome allait cependant faire place à la Rome nouvelle que déjà chantait saint Prosper; celle qui tiendrait par la religion le monde que l’ancienne possédait par les armes, et qui, à son tour, devait dire : C'est moi qui suis la ville ' éternelle. Pour Rutilius, il croyait à l’éternité de sa Rome païenne; et, en la voyant encore si belle, si brillante, il l’aimait; il la quittait avec larmes, comme une personne adorée; il lui adressait de tendres adieux : « Nous attachons « de nombreux baisers aux portes qu’il faut quitter; nos pas « franchissent à regret le seuil sacré. » Après cette émotion des adieux, vient un hymne à la gloire de Rome, pour lui reine encore du monde; son enthousiasme a devancé le mot de Philippe II : Le soleil ne se couche pas dans mes États. Puis il la loue avec raison d’un grand fait accompli par elle ; de l’unité du monde, de l’unification des peuples, si je puis parler ainsi. »
Rutilius a dit, en effet : » Tu as appelé les peuples vaincus au partage de tes droits; et tu as fait une cité de ce qui était auparavant l’univers. »
Il y a de beaux vers dans le tableau des magnificences de Rome : « Tes temples éblouissent les regards; on croirait voir les habitations des dieux. Que dirai-je des ruisseaux suspendus sur des voûtes aériennes, à une hauteur où Iris porterait à peine ses eaux pluviales?... Des fleuves dont tu t’es emparée sont enfermés dans l’intérieur de tes murailles ; tes hauts réservoirs contiennent des lacs entiers. Tes demeures sont aussi traversées par les eaux; de ton sein j’aillissent des sources, en tous lieux murmurantes. » Mais le poète se laisse entraîner quelquefois à d’étranges exagérations, à des contre-vérités manifestes : « O déesse ! dit-il à cette Rome trop aimée, chaque coin du monde romain te célèbre; ton joug pacifique repose sur des têtes libres. » C’est au moment où les Francs s’établissaient au sein des
Gaules, que Rutilius vantait le respect dont Rome était partout environnée ; c’est en un temps de guerre et de servitude, qu’il prononce les mots de joug pacifique et de têtes libres. Il ne s’abuse guère moins, quand il promet à Rome un empire sans fin, une puissance digne à jamais de sa puissance d’autrefois. C’est la veille du jour où Rome devait périr, qu’il lui prophétise d’impérissables destinées. « Il se cramponnait au paganisme, dit M. Ampère ; et le paganisme s’enfonçait dans le néant. »
M. Villemain, dans sa notice sur lord Byron, établit une sorte de parallèle entre Vltinéraire de Rutilius et le Child- Harold du poète anglais. Le célèbre critique remarque qu’il n’y a pas plus d’art dans la composition du Child-Harold que dans celle de Vltinéraire : « C’est également, dit-il, un homme qui, sans ordre et sans but, se rappelle l’impression des lieux, et tour à tour décrit et déclame. » Les deux voyageurs passent à travers les ruines des croyances et des empires, et ils expriment capricieusement et au hasard les sentiments qu’éveille en eux le spectacle des choses. Voilà, en effet, un point de ressemblance. Mais le poète gaulois est un amant du passé; il déteste tout ce qui est nouveau, et les révolutions attristent son âme : le poète anglais, au contraire, contemple avec une satisfaction visible le renversement de l’édifice politique et religieux d’autrefois, et appelle de ses vœux un renouvellement plus complet encore. D’ailleurs il n’y a aucune comparaison possible entre le talent de Rutilius et le génie du plus grand des poètes de notre âge.
KplIOKue.
L’esprit de Rome païenne n’avait jeté, depuis le règne d’Adrien, qu’une lueur terne et triste, comme une lampe près de s’éteindre. Nous l’avons vu se ranimer un instant, vers le milieu du quatrième siècle, et répandre un dernier rayon de gloire sur quelques noms de prosateurs et de poètes. Cette renaissance fut courte. Après Amraien Marcellin, après Symmaque, après Macrobe, ne cherchez plus d’historiens, ni d’orateurs, ni d’écrivains quelconques en prose; ou cher-